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🎙️ Podcast : À venir — édition spéciale IDex


Dave Eggers a 56 ans, un téléphone à clapet, et une machine à écrire dans un bateau depuis lequel il écrit ses romans à la main sur un Mac de 1998 qui n'a jamais vu Internet.

C'est avec ce personnage que The Guardian a passé une heure, le 26 juin 2026, à l'occasion de la sortie de Contrapposto, son neuvième roman. Et c'est peut-être l'entretien le plus rafraîchissant — et le plus désespérant — qu'on puisse lire cette année sur l'état de la création à l'ère des machines qui écrivent.

Je pensais connaître Eggers. L'auteur de The Circle (2013), ce roman prophétique sur une entreprise tech qui finit par engloutir l'identité de ses utilisateurs — le livre que tout le monde cite rétrospectivement en disant « il avait tout prédit ». Je m'attendais à un énième écrivain qui vit dans le passé, qui n'a pas compris ce que l'IA change, qui confond outil et menace.

C'est plus intéressant que ça.


Contrapposto : six décennies d'amitié contrariée

Commençons par le roman, parce que c'est le prétexte — et qu'Eggers mérite qu'on parle de son travail avant ses opinions.

Contrapposto traverse six décennies, de 1960 à 2020. Deux personnages centraux : Cricket et Olympia. Une amitié. Un amour qui ne s'accomplit jamais tout à fait, contrarié par le temps, les circonstances, les choix qu'on ne fait pas.

Le titre n'est pas anodin. Le contrapposto — cette posture classique de la sculpture grecque où le poids du corps repose sur une jambe, créant une tension asymétrique entre les épaules et les hanches — est une métaphore de tout le livre. Deux vies qui s'appuient l'une sur l'autre sans jamais s'aligner tout à fait. La beauté naît de ce déséquilibre maintenu.

Eggers dit avoir écrit le premier jet à la main, sur des carnets, assis dans son bateau amarré dans la baie de San Francisco. Le Mac de 1998 — un beige translucide qui sent le plastique chauffé au soleil — sert uniquement à la frappe finale. Jamais connecté. Jamais mis à jour. Une machine qui n'a rien vu depuis la fin des années 90.

Il y a quelque chose de profondément délibéré dans ce geste. Pas du Luddisme, pas de la nostalgie — une décision technique. Quand ton outil ne peut pas faire autre chose, il fait ce pour quoi il est fait. Un Mac de 1998 ne propose pas de notifications, pas de correcteur automatique, pas de réécriture instantanée proposée à chaque phrase. Il tape. C'est tout.

« Une fois qu'on laisse une machine penser à votre place, on est cuits »

La phrase qui donne son titre à cet article est extraite de l'interview. Eggers la prononce sans emphase, comme une évidence. En anglais : « Once you have a machine think for you and write for you, you're cooked as a species. »

Cooked as a species. Pas « les écrivains vont souffrir » ou « le marché du travail va s'adapter ». Cuits. En tant qu'espèce.

C'est une phrase qui semble apocalyptique jusqu'à ce qu'on écoute la démonstration qui la précède. Eggers raconte ses tournées dans les universités américaines. Il rencontre des étudiants en creative writing — des jeunes qui ont choisi d'apprendre à écrire, qui paient des fortunes pour des ateliers, qui veulent faire de la littérature leur métier.

Et ils utilisent l'IA pour « générer des idées ».

« Ce qui m'a le plus frappé quand j'ai commencé à demander aux étudiants comment ils utilisaient l'IA, ce n'était pas ceux qui s'en servaient pour écrire des passages entiers, dit Eggers. C'était ceux qui l'utilisaient pour trouver des idées. Comme si la phase la plus humaine, la plus inexplicable, la plus magique de l'écriture — le moment où une pensée encore informe devient une possibilité narrative — pouvait être déléguée. »

C'est plus vicieux, en effet.

Déléguer la rédaction d'un texte, c'est tricher — un étudiant sait qu'il triche, un professeur sait qu'il triche, la sanction est claire. Mais déléguer la génération d'idées ? C'est une forme de triche tellement intime qu'elle ressemble presque à une collaboration. Tu n'as pas l'impression de voler. Tu as l'impression d'utiliser un assistant créatif. Sauf que l'assistant ne crée rien — il régurgite des moyennes statistiques de tout ce qui a déjà été écrit.

La différence entre un écrivain qui cherche une idée et une machine qui en produit une, c'est la vie qu'il y a derrière.

« Qu'il s'agisse de la pire ou de la meilleure idée que vous ayez jamais eue — elle ne peut venir que de vous. Parce que vous, avec votre histoire, vos traumatismes, vos joies, vos nuits sans sommeil, vos amours manqués, vos triomphes minuscules — vous êtes unique. »

Il a une formule qui résume tout, une phrase qui devrait être imprimée sur les écrans de tous les outils d'IA générative :

« You're one of one. You're unprecedented in the entire line of human history. »

Tu es un exemplaire unique. Il n'y en a jamais eu un comme toi dans toute l'histoire de l'humanité. Et tu veux qu'une machine, qui n'a jamais vécu une seconde de ta vie, pense à ta place ?


Les procès contre Anthropic : le moment où le droit rattrape l'entraînement

Eggers n'est pas seulement un observateur critique de l'IA — il est, concrètement, en guerre juridique avec ses développeurs.

Deux class actions ont été déposées contre Anthropic, la société de Dario Amodei, pour utilisation non autorisée des livres d'Eggers dans l'entraînement de leurs modèles. Il n'est pas seul dans cette démarche — d'autres auteurs se sont joints — mais son nom est le plus visible.

Je trouve intéressant de regarder par quel bout Eggers prend le problème. Il n'attaque pas l'IA en tant que technologie. Il attaque le vol. La différence est importante.

« Si vous prenez mon livre sans permission, que vous le numérisez, que vous l'intégrez à une base de données, et que vous l'utilisez pour construire un produit qui concurrence directement le travail des auteurs vivants — appelez ça comme vous voulez, moi j'appelle ça une violation du copyright. »

Le cadre est simple, presque vieux jeu. Ce n'est pas un débat sur la conscience des machines ou la singularité. C'est une question de propriété : on peut entraîner vos modèles sur mes textes, oui ou non, et si oui, est-ce que vous me payez ?

Anthropic, comme OpenAI, comme Google, comme Meta, défend la position que l'entraînement sur des données publiques relève du fair use. Les auteurs, à l'inverse, considèrent qu'il s'agit d'une exploitation commerciale massive sans consentement ni compensation. La bataille juridique est loin d'être tranchée — et elle déterminera en grande partie qui contrôle le corpus culturel qui alimente les modèles de langage.

La rencontre avec Sam Altman : des illusions maniaques

Eggers a visité OpenAI. Il a rencontré Sam Altman. Il a parlé aux équipes.

La description qu'il en fait est nuancée — et c'est ce qui la rend crédible. Pas de diabolisation facile, pas de « Altman est un méchant de film ». Ce qu'il décrit, c'est une dissonance entre le terrain et le sommet.

« Les employés que j'ai rencontrés — les ingénieurs, les chercheurs, les gens qui travaillent vraiment sur les modèles — sont sincères. Ils croient faire quelque chose d'utile, ils sont préoccupés par les risques, ils veulent bien faire les choses. »

Pause.

« Mais il y a au sommet de ces organisations ce que j'appellerais des illusions maniaques. »

Eggers utilise le terme maniacal illusions — et le choix des mots est chirurgical. Pas des mensonges. Pas de la malveillance. Des illusions. Un système de croyance si puissant qu'il devient imperméable à la réalité. Altman, selon Eggers, n'est pas un cynique qui ment en sachant qu'il ment. Il est sincèrement convaincu que l'IA sauvera le monde — et cette sincérité le rend plus dangereux qu'un opportuniste.

Un opportuniste, on peut le négocier, le réguler, le suivre à la trace. Un idéologue, non. Un idéologue qui dirige une entreprise valorisée à plusieurs centaines de milliards de dollars, encore moins.


« Il n'y a pas d'art IA. Seuls les humains peuvent créer de l'art. »

La phrase est si catégorique qu'on pourrait la prendre pour un réflexe de défense corporatiste. Eggers est écrivain, l'IA menace son métier, il la rejette par intérêt. C'est la lecture facile.

Mais en réalité, la position qu'il défend est plus fine — et plus cohérente.

« Vous pouvez générer une image, une phrase, une mélodie — mais ce n'est pas de l'art. L'art est ce qui se produit quand un être humain, avec son corps, son histoire, sa conscience, transforme une expérience en quelque chose qui en contient la trace. »

Il donne un exemple. « Regardez un tableau de David Hockney. Vous voyez les couleurs, bien sûr. Mais vous voyez aussi le geste — le temps qu'il a passé, la manière dont sa main a bougé, les choix qu'il a faits à chaque seconde. L'IA n'a pas de geste. Elle n'a pas de main. Elle n'a pas fait de choix."

C'est la thèse centrale, celle qui sous-tend tout l'entretien : l'art n'est pas un résultat. C'est un processus. Et ce processus — le doute, l'erreur, le recommencement, la sueur, la joie de trouver la phrase juste après deux heures de tâtonnements — est précisément ce que l'IA élimine.

« Ce que j'appelle l'art présuppose une expérience humaine. Sans ça, c'est du divertissement, de la décoration, de l'information — mais pas de l'art. »

Je ne suis pas sûr d'être à 100% d'accord avec la rigidité de la définition — il y a des œuvres créées avec des contraintes algorithmiques qui portent une vraie intention humaine (Patterson, Reas, les générativistes des années 60-70). Eggers ferme la porte un peu vite sur l'art génératif comme outile plutôt que comme menace. Mais la distinction qu'il fait — entre le geste et le résultat — est fondamentale, et trop souvent absente des débats.

Art + Water : le mentorat gratuit comme réponse

Plutôt que de seulement critiquer, Eggers a construit une alternative.

Art + Water est son nouveau centre de mentorat artistique gratuit à San Francisco. La formule est simple : des artistes confirmés — écrivains, peintres, musiciens, cinéastes — viennent travailler avec des jeunes gratuitement, sans sélection, sans CV, sans frais.

La genèse du projet dit tout du problème qu'il cherche à résoudre. « J'ai vu ce qui se passait dans les MFA — les Masters of Fine Arts — aux États-Unis. Des programmes à 100 000 dollars par an. Les étudiants ressortent avec une dette équivalente à un emprunt immobilier et un marché du travail qui les accueille avec des contrats précaires. »

100 000 dollars par an. Une licence de trois ans qui coûte le prix d'une maison dans une partie du pays. Et à la sortie, les étudiants sont formés pour entrer dans un système où la première chose qu'on leur propose, c'est d'utiliser l'IA pour « optimiser leur workflow créatif ».

Art + Water fonctionne sur un modèle diamétralement opposé : accès libre, mentorat individuel, pas de notation, pas de compétition. L'idée n'est pas de produire des artistes « employables » — mais de préserver ce qu'Eggers considère comme la fonction la plus fondamentale de l'art : la transmission d'humain à humain.

On pourrait dire qu'un centre de mentorat gratuit à San Francisco ne changera pas le cours de l'industrie culturelle, et on aurait raison. Mais Eggers ne prétend pas changer l'industrie. Il prétend créer un espace où l'industrie n'a pas de prise. C'est différent.

826 Valencia et la bibliothèque internationale d'écriture jeunesse

Art + Water s'inscrit dans une continuité qu'Eggers a construite depuis vingt ans.

826 Valencia — son premier projet d'éducation créative, fondé en 2002 à San Francisco — est devenu une institution. Le concept était absurde et génial : un magasin de fournitures de pirates (oui, un pirate supply store) à l'avant, un centre d'écriture gratuit pour jeunes à l'arrière. Les gamins venaient acheter des cache-œil et repartaient avec un atelier d'écriture.

L'International Library of Youth Writing, qui en est issue, archive les textes de jeunes écrivains du monde entier. Eggers insiste sur un détail qui m'a marqué : tous les textes sont tapés sur des machines à écrire.

« Un enfant qui tape sur un clavier d'ordinateur voit un texte qui apparaît et disparaît. Il n'en garde pas de trace physique. Une machine à écrire, c'est du poids, de la résistance, de l'encre. Chaque lettre est un événement irréversible. On apprend un rapport différent à l'écriture quand chaque mot est gravé dans le papier. »

Il y a une logique profonde là-dedans. Eggers ne rejette pas la technologie par principe — il choisit les technologies qui augmentent le rapport à l'acte créatif plutôt que celles qui le remplacent. La machine à écrire ne propose pas d'alternative à la pensée. Elle la fixe.

Le mode de vie tech-minimaliste

Eggers vit comme il écrit : à contretemps.

Son téléphone est un flip — un clapet basique qui ne fait que téléphoner et envoyer des SMS. Pas de smartphone. Pas d'applications. Pas de notifications. Pas de réseaux sociaux — aucun. Il n'a jamais posté sur Twitter, Instagram, ou quoi que ce soit d'autre. Quand il doit être contacté, on l'appelle. Ou on lui écrit une lettre.

Le premier jet de ses romans est manuscrit, sur carnet. La saisie se fait sur le Mac de 1998. Les corrections, sur papier. Le bateau dans la baie de San Francisco n'est pas une lubie — c'est son bureau. Il écrit là, au milieu de l'eau, sans connexion, sans distraction.

Je ne vais pas faire l'éloge béat du « retour à l'analogique » — ce genre de lifestyle n'est accessible qu'à quelqu'un qui a déjà réussi, et Eggers le sait. Mais il y a quelque chose de cohérent chez lui : il ne prêche pas un mode de vie pour les autres. Il construit le sien, et il en parle parce qu'on l'interroge dessus. Pas par posture.

Ce qui est intéressant, c'est ce que son minimalisme technologique dit de sa critique de l'IA. Ce n'est pas une position de confort — c'est une position de connaissance. Eggers connaît la technologie suffisamment pour savoir ce qu'il refuse. Il a visité OpenAI. Il a parlé à leurs ingénieurs. Il poursuit Anthropic en justice. Ce n'est pas l'ignorance qui guide son choix — c'est l'expérience directe.

« Content » : le pire mot du monde

Une dernière citation, qui pourrait sembler anecdotique mais qui condense tout le problème.

Eggers déteste le mot « content ».

« C'est le pire mot du monde. Content. Ça réduit tout ce qu'un être humain peut créer — un roman, une chanson, une lettre d'amour, un film qui vous brise le cœur — à une marchandise indifférenciée qu'on "produit", qu'on "consomme", qu'on "monétise". »

Il a raison, et c'est vicieux. Le mot content efface la distinction entre une œuvre et un post Instagram, entre un poème et un article SEO, entre une symphonie et un jingle. Tout devient du remplissage, du volume, du matériau à traiter.

Et c'est exactement comme ça que l'IA « voit » la création humaine : comme du contenu. Des tokens. Des données d'entraînement. Eggers refuse ce vocabulaire parce qu'il refuse la conception du monde qu'il véhicule. Ce n'est pas de la sémantique — c'est le cadre conceptuel qui décide si on protège ou non ce qui mérite de l'être.


Ce que j'en retiens

Je ne suis pas complètement convaincu par tout ce que dit Eggers.

Sa position sur l'IA est, à certains égards, trop binaire. « There's no such thing as AI art » — c'est une phrase qui ferme des questions qui mériteraient d'être explorées. L'art génératif, la musique algorithmique, la littérature combinatoire — il y a toute une tradition artistique qui utilise des systèmes de règles, du hasard contrôlé, des procédures automatiques, et qui produit des œuvres dont l'intérêt ne se réduit pas à la « main » de l'artiste. Les cut-ups de Burroughs. Les poèmes permutationnels d'Oulipo. Les algorithmes de Muriel Cooper. Eggers a un angle mort là-dessus.

Mais sur l'essentiel, il touche juste.

Il touche juste sur le fait que déléguer sa pensée à une machine — même pour la phase « amont » de la créativité — est une forme de renoncement à ce qui fait de nous des humains singuliers. Il touche juste sur le fait que les modèles économiques de l'IA reposent sur une appropriation massive du travail créatif sans consentement. Il touche juste sur le fait que le problème n'est pas technique — il est culturel, juridique, et politique.

Son lifestyle peut sembler pittoresque. Ses procès peuvent sembler réactionnaires. Sa définition de l'art peut sembler trop étroite.

Mais dans un monde où les étudiants en creative writing utilisent ChatGPT pour trouver des idées parce qu'ils n'ont plus confiance en leur propre imagination, la position d'Eggers n'est pas rétrograde.

Elle est, d'une certaine manière, la seule qui tienne debout.

« You're one of one. You're unprecedented in the entire line of human history. »

La question n'est pas de savoir si l'IA peut écrire un bon roman. Elle peut — ou le pourra bientôt, si ce n'est déjà le cas.

La question, c'est de savoir si on a encore envie de lire un roman dont personne n'a eu l'idée, que personne n'a écrit, que personne n'a vécu.

Eggers répond non. Et il construit, livre après livre, atelier après atelier, procès après procès, des réponses concrètes à ce non — pas seulement des arguments.

C'est pour ça que son entretien dans The Guardian n'est pas un énième avis d'écrivain qui râle contre le progrès. C'est le manifeste de quelqu'un qui a choisi son camp, qui sait ce qu'il défend, et qui a déjà commencé à construire les infrastructures de ce qu'il veut protéger.

L'avenir de l'art ne se décidera pas dans les datacenters de la Silicon Valley. Il se décidera dans un centre gratuit à San Francisco, dans une bibliothèque d'écriture jeunesse, et dans l'atelier d'un bateau amarré dans la baie, où un homme continue d'écrire à la main sur un Mac de 1998.

Et peut-être — peut-être — que c'est exactement là qu'il doit être.