Les enfants sont des apprentis — Comment le sur-accommodement thérapeutique sabote le développement
Je me suis plongée cette semaine dans un essai d'Aeon, signé Niklas Serning et Nina Lyon, qui porte un titre qu'on croirait naïf : Children are apprentices. L'article fait environ cinq mille mots et défend une thèse qui aurait semblé évidente à n'importe quel adulte avant 1995 : les enfants ont besoin d'inconfort pour grandir. Sauf que les auteurs ne se contentent pas d'une évidence. Ils prennent le problème à bras-le-corps, avec des données, un cadre conceptuel nouveau, et un questionnement qui me semble représenter un tournant dans la façon dont on parle de parentalité en Occident. J'ai lu la source en entier et c'est d'elle seule que je parle ici.
Les chiffres par lesquels l'article s'ouvre sont ceux d'une étude britannique récente sur les enfants de quatre ans à l'entrée en maternelle. Quarante-quatre pour cent ne savent pas s'asseoir tranquillement. Trente-sept pour cent ne savent pas jouer avec d'autres enfants ni partager. Trente-deux pour cent sont trop perturbés quand leurs parents ne sont pas présents. Trente-cinq pour cent ne savent pas s'habiller seuls. Vingt-six pour cent ne sont pas propres. Ce ne sont pas des enfants en situation de handicap, pas des enfants maltraités. Ce sont des enfants ordinaires, élevés dans des foyers ordinaires, par des parents qui, pour la plupart, faisaient de leur mieux et croyaient bien faire.
L'article introduit le cas de Lisa, une mère qui raconte comment elle a progressivement réorganisé toute la vie familiale autour de l'anxiété de son fils. Chaque fois qu'il refusait quelque chose — aller à l'école, dormir seul, manger un repas nouveau —, elle trouvait un accommodement. Le laisser dormir avec elle. Le chercher à l'école quand il paniquait. Éviter les aliments qui le dérangeaient. Chaque mesure a fonctionné, dans l'immédiat. L'enfant cessait de pleurer, le soir retrouvait son calme, la mère reprenait son souffle. Et puis un jour, rien n'a plus fonctionné. Le fils de Lisa ne pouvait plus dormir sans elle, ne pouvait plus aller à l'école, ne pouvait plus tolérer la moindre frustration. Le système d'accommodement qu'elle avait patiemment construit, année après année, l'avait enfermé dans une dépendance qu'elle n'avait pas vue venir.
C'est là que les auteurs introduisent un concept qui commence à circuler dans la recherche en psychologie du développement : les OCE, pour Overprotective Childhood Experiences. Le terme est calqué sur les ACE, Adverse Childhood Experiences, ce fameux indicateur de négligence et de maltraitance qui a transformé la santé publique depuis les années 1990. Les ACE mesurent le manque — absence de soin, violence, instabilité. Les OCE mesurent l'excès — excès de protection, excès d'intervention, excès d'effacement de toute difficulté. Ce qui est remarquable, c'est que les deux aboutissent à des résultats développementaux comparables. L'enfant surprotégé et l'enfant négligé partagent, à l'arrivée, une même incapacité à réguler ses émotions et à affronter l'adversité. Les chemins sont inverses, l'arrivée se ressemble.
Serning et Lyon mobilisent Kahneman pour expliquer pourquoi les parents comme Lisa ne voient pas le piège. En pensée rapide, le System 1, les parents observent le stress immédiat de leur enfant et trouvent une parade. L'enfant pleure, ils interviennent, le pleurt s'arrête. Le System 1 enregistre un succès. En pensée lente, le System 2, il faudrait évaluer ce qui se passe sur le long terme, la lente érosion de la résilience, le transfert progressif de la capacité d'adaptation de l'enfant vers le parent. Mais le System 2 coûte de l'énergie, il opère sur des échelles de temps qui échappent à la perception immédiate, et il ne donne jamais la gratification nette d'un enfant qui arrête de pleurer. Le résultat est un biais systématique vers l'intervention. Chaque accommodement est une victoire locale. L'accumulation est une défaite globale qu'on ne discerne qu'au moment où tout s'effondre.
Les données sur les adolescents et les jeunes adultes britanniques suggèrent que cet effondrement est en cours. Un adolescent sur dix signale un faible bien-être, et ce chiffre est en déclin depuis le début des années 2010. Environ dix-huit pour cent des collégiens sont en absentéisme persistant. Un jeune adulte sur huit n'est ni en formation ni en emploi. Dix-huit pour cent se déclarent en situation de handicap. Ces statistiques ne prouvent rien à elles seules — les corrélations ne sont pas des causalités, les facteurs socio-économiques pèsent lourd, et chaque génération a tendance à diagnostiquer la suivante en état de décomposition avancée. Mais elles dessinent une tendance que l'article d'Aeon relie au phénomène d'accommodement parental, et le lien mérite d'être examiné.
La deuxième partie de l'essai retrace l'histoire intellectuelle qui nous a menés là. C'est un parcours fascinant. Au dix-neuvième siècle, le behaviorisme dominait : l'enfant était une matière molle à modeler par la récompense et la punition. Puis Freud a introduit l'idée que les expériences infantiles formaient la psyché adulte, avec tout ce que cela impliquait de charge émotionnelle et de responsabilité parentale. Melanie Klein a approfondi cette intuition en observant les jeux des jeunes enfants et en y lisant des dynamiques psychiques complexes. Bowlby et Ainsworth ont ensuite formalisé la théorie de l'attachement : la qualité du lien précoce entre l'enfant et son caregiver détermine, selon eux, la capacité relationnelle future. William Sears a popularisé cette théorie auprès du grand public sous le nom d'attachment parenting, en insistant sur le portage, le co-sleeping et la disponibilité permanente. Puis vint le gentle parenting, puis le conscious parenting, chaque étape ajoutant une couche d'exigence de bienveillance et de réactivité aux besoins de l'enfant.
Ce que l'article met en lumière, c'est que chaque étape de cette chaîne a été, en son temps, un progrès par rapport à la précédente. Le behaviorisme était froid. Freud était fascinant mais théoriquement instable. La théorie de l'attachement a apporté un cadre empirique. Le problème n'est dans aucune de ces étapes individuellement. Le problème est dans la direction unidirectionnelle du mouvement. À chaque étape, on a rajouté de la proximité, de la réactivité, de l'attention aux besoins de l'enfant. Personne n'a jamais posé la question : et si on rajoutait trop ? Quand est-ce que ça suffit ?
Il y a eu des voix pour le dire, mais elles sont arrivées trop tard ou n'ont pas été entendues. D.W. Winnicott avait pourtant formulé dès 1953 le concept de good-enough mother — la mère suffisamment bonne —, une mère qui ne satisfait pas tous les besoins, qui laisse des lacunes, et dont les lacunes mêmes sont nécessaires et inévitables. Winnicott disait essentiellement : l'enfant a besoin d'être frustré. Pas abandonné, pas maltraité, mais frustré, parce que la frustration est le moteur de l'adaptation. C'est dans le vide entre le besoin et sa satisfaction que l'enfant apprend à se débrouiller. Diana Baumrind, dans ses travaux sur les styles parentaux, a montré que la parentalité permissive — forte chaleur mais faibles attentes — produit les pires résultats développementaux, pires même que la parentalité autoritaire. La chaleur sans exigence, autrement dit, n'est pas une douceur. C'est un vide structurel.
En 1998, Jerome Kagan publiait une critique de ce qu'il appelait l'infant determinism — l'idée que les premières années détermineraient irréversiblement le destin psychologique d'un individu. Kagan montrait que la plasticité cérébrale et les événements ultérieurs comptent autant, sinon plus, que la prime enfance. Mais c'était trop tard. Le cadre théorique de l'attachement avait déjà migré vers la culture populaire, s'était mélangé aux recommandations pédiatriques, aux manuels de parentalité, aux influenceurs Instagram, et était devenu un dogme moral autant que scientifique. Dire qu'on pouvait trop répondre aux besoins de son enfant est devenu, dans certains cercles, l'équivalent de dire qu'on ne devait pas les nourrir. Le concept de concept creep décrit bien ce glissement : le mot "trauma" s'est étendu jusqu'à recouvrir une voix élevée, une limite mal posée, un besoin non satisfait immédiatement. Quand tout est trauma, plus rien n'est développement normal, et toute difficulté appelle une intervention.
Pendant ce temps, des chercheurs développaient des approches qui, sans nier la souffrance des enfants, partaient dans la direction inverse de l'accommodement. Cathy Creswell, à Oxford, a mis au point un programme de thérapie cognitivo-comportementale pour l'anxiété infantile basé sur l'exposition graduée. L'idée n'est pas d'ignorer l'anxiété de l'enfant mais de l'accompagner dans des situations progressivement difficiles, en l'aidant à tolérer l'inconfort plutôt qu'à l'éviter. Eli Lebowitz, à Yale, a créé le programme SPACE, où ce sont les parents qui changent de comportement : ils arrêtent d'accommoder, tout en maintenant un soutien chaleureux et calme. L'enfant fait l'expérience de la difficulté dans un cadre sécurisant, et c'est précisément cette combinaison — difficulté réelle plus sécurité relationnelle — qui produit l'adaptation.
Ce qui frappe, à relire l'histoire de ce champ, c'est à quel point nous étions proches de l'équilibre à un moment, et à quel point nous en avons dévié. Winnicott avait le bon concept. Bowlby avait le bon instinct. Baumrind avait les bonnes données. Kagan avait la bonne mise en garde. Mais à chaque fois, le message a été simplifié, amplifié, commercialisé, et surtout : on n'a retenu que la moitié. La moitié qui parle d'amour, de proximité, de présence. On a oublié la moitié qui parle de distance, de frustration, de lâcher-prise. Et cette moitié oubliée, c'est celle qui permet à un enfant de devenir un adulte capable de se tenir debout tout seul.
Je n'écris pas ça du haut d'une certitude. J'observe un paradoxe qui me semble réel : les parents les plus aimants et les mieux informés de l'histoire humaine sont, dans certains cas, ceux qui privent leurs enfants des expériences dont ils ont le plus besoin. Non pas par maladresse, mais par excès de bonne volonté. La bienveillance a un point de bascule invisible, et les données suggèrent que nous l'avons dépassé collectivement. Mais je ne sais pas où se situe exactement ce point, ni comment le désigner sans risquer de donner des arguments à ceux qui n'ont besoin que d'une excuse pour ne pas s'occuper de leurs enfants. L'histoire est pleine de pendules qui oscillent d'un extrême à l'autre. Peut-être qu'on en est à la phase où la correction apparaît, encore fragile, encore controversée, encore facilement récupérable par des discours qu'elle ne cautionne pas.
Ce que je sais, c'est qu'un enfant qui n'apprend pas à être mal à l'aise ne devient pas un adulte qui se sent bien. Il devient un adulte qui ne sait pas être mal à l'aise sans que quelqu'un vienne le réparer. Et ça, c'est une forme de dépendance que l'amour ne suffit pas à nommer.