Conservatisme et fécondité : ce que 78 754 personnes dans 72 pays nous apprennent sur la reproduction
Ce que j'ai lu
Je vais être honnête. Quand on me dit « conservatisme et fécondité », mon premier réflexe d'anthropologue est de soupirer. Pas parce que le sujet manque d'intérêt — bien au contraire. Mais parce qu'il traîne derrière lui un cortège de conclusions hâtives, de polémiques de comptoir et de graphiques Twitter qui prétendent expliquer l'avenir de la civilisation en trois courbes mal étiquetées. Alors quand j'ai vu passer un article de PsyPost rendant compte d'une étude publiée dans Evolutionary Psychological Science, j'ai quand même ouvert l'onglet. Avec la prudence qu'on accorde à un sujet dont tout le monde semble déjà avoir une opinion.
L'étude originale est signée Janko Međedović, chercheur dont le travail porte sur les fondements évolutionnaires des attitudes sociales. L'article de PsyPost, écrit par Mane Kara-Yakoubian, est un compte rendu de vulgarisation — donc nécessairement sélectif, mais suffisant pour saisir l'architecture de la recherche. Ce qui m'a retenue, c'est l'échelle. On n'est pas dans une enquête locale ni dans un échantillon de convenance d'étudiants en psychologie d'une université du Midwest. On est dans un dataset brut de 117 293 participants répartis sur 175 pays, collecté en 2021. L'échantillon analytique retenu après nettoyage — ceux pour lesquels on avait à la fois des données d'attitudes et des données de fécondité utilisables — compte 78 754 personnes à travers 72 pays.
Soixante-dix-huit mille sept cent cinquante-quatre. Je laisse le chiffre reposer un instant.
L'âge moyen des participants : 31,5 ans pour les hommes, 29,5 ans pour les femmes. Environ deux tiers de femmes dans l'échantillon. La collecte a eu lieu en 2021, c'est-à-dire en pleine pandémie — détail qui n'est pas anodin quand on parle de projets reproductifs, mais que l'étude ne discute pas explicitement. Les variables mesurées sont relativement simples : un item unique d'auto-positionnement idéologique, trois items sur le soutien à l'égalité des genres, une échelle de religiosité en 11 points, et une échelle mesurant la préférence pour un partenaire religieux, elle aussi en 11 points. On est dans le registre des enquêtes par questionnaire, pas dans celui des entretiens ethnographiques. Les données sont ce qu'elles sont : des déclarations, pas des observations comportementales.
Ce que j'ai vu
Le résultat principal est à la fois simple et résistant. Les attitudes sociales conservatrices — qu'on les saisisse par l'idéologie politique, par la religiosité, par le rejet de l'égalité des genres ou par la préférence pour un partenaire partageant ces valeurs — sont associées à une fécondité plus élevée. Pas de manière spectaculaire. L'étude elle-même qualifie les effets de « généralement petits ». Mais ils sont consistants, et ils tiennent sur 78 754 personnes et 72 pays. En sciences sociales, un effet petit mais robuste à cette échelle, c'est rarement un artefact. C'est un signal.
L'effet est plus marqué chez les femmes que chez les hommes. Ça, c'est intéressant, et ça mérite qu'on s'y arrête. On aurait pu s'attendre à un effet symétrique — les attitudes conservatrices corrélent avec la fécondité, peu importe le genre. Mais non. Chez les femmes, le lien est plus net. L'anthropologue en moi note que ce n'est pas totalement surprenant : dans la plupart des sociétés, la charge reproductive reste inégalement distribuée, et les attitudes d'une femme vis-à-vis de la famille, de la religion, des rôles de genre ont un impact plus direct sur ses décisions reproductives que les attitudes déclarées d'un homme. Dire cela n'est ni un jugement ni une explication causale. C'est une observation de terrain qui recoupe les résultats quantitatifs.
Il y a un autre motif dans les données qui m'a frappée. L'idéologie de droite prédit une fécondité plus élevée chez les personnes moins éduquées, mais pas chez les hautement éduqués. Autrement dit, le conservatisme « protège » la fécondité des moins diplômés, mais cet effet disparaît dans les tranches supérieures de diplôme. Ce n'est pas qu'un détail technique. C'est une interaction qui suggère que le lien conservatisme-fécondité n'est pas un mécanisme pur, un filtre idéologique qui s'appliquerait uniformément. Il est médié par le contexte socio-économique. L'éducation agit comme un modérateur. Et l'étude ne dit pas dans quel sens — si l'éducation dilue l'effet du conservatisme sur la fécondité, ou si les conservateurs hautement éduqués sont un groupe spécifique dont les comportements reproductifs diffèrent de leurs homologues moins diplômés. Peut-être les deux.
Un troisième motif, plus spécifique : les personnes peu religieuses qui préfèrent explicitement des partenaires non religieux ont une fécondité particulièrement basse. Ce n'est pas simplement « moins religieux égale moins d'enfants ». C'est la combinaison de la faible religiosité et du choix affirmé d'un partenaire partageant cette posture qui produit l'effet le plus prononcé du côté négatif. Là encore, l'observateur note que la reproduction humaine est rarement une décision individuelle isolée. Elle est négociée, co-construite, et le fait que les deux membres d'un couple partagent ou non un système de valeurs n'est pas un décor mais un paramètre.
Enfin, et c'est crucial, le lien entre attitudes et fécondité varie significativement selon les pays. Ce n'est pas un mécanisme universel à coefficient fixe. Ce qui est vrai en Pologne ne l'est pas nécessairement en Suède. Ce qui se dessine dans les données, c'est un pattern qui résiste à la variation contextuelle, mais dont l'intensité dépend du contexte. C'est une nuance qui se perd souvent dans la vulgarisation, et que je tiens à préserver.
Ce que j'en déduis
Alors, que faire de tout ça ? La tentation est forte de plaquer une grande théorie. Les uns verront confirmation de l'hypothèse du remplacement démographique. D'autres y liront la preuve que le conservatisme est un trait adaptatif, que les valeurs traditionnelles maximisent la fitness reproductive. D'autres encore protesteront que corrélation n'est pas causalité et que l'étude ne prouve rien du tout. Je vais essayer de ne faire aucune de ces trois choses.
Premièrement, soyons précis sur ce que l'étude montre et ne montre pas. Design transversal : on a photographié des attitudes et un nombre d'enfants au même instant. On n'a pas suivi des individus dans le temps. On ne sait pas si des attitudes conservatrices conduisent à avoir plus d'enfants, si avoir des enfants pousse vers des attitudes conservatrices, ou si un troisième facteur — le milieu d'origine, la structure familiale, l'accès à la contraception — produit les deux simultanément. Causalité : l'étude ne l'établit pas. Elle la suggère, elle la rend plausible, mais elle ne la démontre pas. Le dire n'est pas de la pusillanimité scientifique. C'est de la rigueur.
Deuxièmement, les tailles d'effet sont petites. Dans le débat public, « petit effet significatif sur un très grand échantillon » se traduit souvent par « les conservateurs ont beaucoup plus d'enfants ». Ce n'est pas ce que dit l'étude. Ce qu'elle dit, c'est qu'il existe un signal statistique clair, faible en intensité individuelle, mais qui à l'échelle des populations peut avoir des conséquences démographiques cumulatives. Entre un écart de quelques centièmes sur un indicateur de fécondité individuelle et un basculement de la pyramide des âges d'une nation, il y a le temps et la loi des grands nombres. Là où l'ethnographe observe des familles, le démographe observe des générations.
Troisièmement, la question du genre me semble centrale et sous-explorée. Pourquoi l'effet est-il plus fort chez les femmes ? On peut avancer des hypothèses — le coût de la maternité, l'internalisation des normes de genre, la relation entre religiosité et contrôle corporel — mais les données telles qu'elles sont présentées ne permettent pas de trancher. Ce que je peux dire, en anthropologue, c'est que dans quasiment toutes les sociétés que j'ai étudiées ou lues, la décision d'avoir un enfant est une décision qui pèse d'abord sur le corps d'une femme. Que cette décision soit encadrée par des normes conservatrices ou progressistes, elle reste embodied. Et si les attitudes conservatrices réduisent les frictions — sociales, psychologiques, financières — autour de cette décision, on comprend pourquoi le signal est plus clair du côté féminin.
Quatrièmement, l'interaction avec l'éducation mérite réflexion. On a ici un pattern qui ressemble à ce que les sociologues de la reproduction décrivent depuis des années : la fécondité n'est pas une fonction monotone du conservatisme. Elle est le produit d'une interaction entre valeurs, ressources et opportunités. Les conservateurs moins éduqués ont plus d'enfants. Les conservateurs hautement éduqués, pas forcément. Les progressistes peu religieux qui choisissent des partenaires semblables ont particulièrement peu d'enfants. Ce n'est pas un tableau simple. C'est un système de corrélations croisées qui invite à la prudence interprétative.
Et puis il y a la question que personne n'ose poser à voix haute, mais que l'ethnographe a le droit de formuler : et si les attitudes n'étaient pas la cause mais la rationalisation ? Et si avoir des enfants — ou non — produisait, a posteriori, un système de valeurs cohérent avec ce choix de vie ? La psychologie nous a abondamment montré que les êtres humains sont remarquablement doués pour construire des justifications a posteriori à des décisions dont les véritables moteurs sont situationnels, biologiques, relationnels. L'étude ne permet pas de distinguer cette hypothèse de l'hypothèse causale inverse. Et peut-être que la vérité tient dans les deux à la fois, dans une boucle rétroactive où les attitudes et les comportements se nourrissent mutuellement au fil du temps. Ce genre de circularité n'est pas un échec de l'analyse. C'est la condition même de la vie humaine.
L'ouverture
Il y a un silence dans cette étude qui me travaille. Les données ont été collectées en 2021. Année de vaccins, de confinements, de plans de relance, de séparations domiciliaires forcées. Année où des millions de projets parentaux ont été mis en pause, accélérés, annulés ou repensés. Or l'étude ne discute pas l'effet potentiel de la pandémie sur ses résultats. Est-ce un problème ? Pas nécessairement — si la pandémie a affecté tout le monde, l'effet relatif entre groupes pourrait rester valide. Mais si elle a affecté différemment les conservateurs et les progressistes — hypothèse raisonnable — alors le tableau est potentiellement brouillé par un événement exogène majeur. Et ce silence sur le contexte pandémique est, en soi, révélateur d'un certain rapport au contexte en sciences psychologiques quantitatives.
Plus largement, ce que cette étude me laisse, c'est une question ouverte que je n'ai pas encore vue formulée avec la netteté qu'elle mérite. Si les attitudes conservatrices corrèlent avec une fécondité plus élevée dans le monde contemporain, qu'est-ce que cela nous dit sur l'avenir idéologique des sociétés à faible fécondité ? Mais surtout, inversement : si la modernisation, l'éducation, l'urbanisation, la sécularisation — toutes ces forces — poussent simultanément vers des attitudes plus progressistes et vers une fécondité plus basse, assiste-t-on à un découplage durable entre évolution culturelle et évolution démographique ? Autrement dit, les sociétés qui changent le plus vite sont-elles aussi celles qui se reproduisent le moins ? Et si oui, que se passe-t-il quand les porteurs du changement ne se reproduisent pas assez pour en transmettre les fruits ?
Je pose la question sans y répondre. Parce qu'elle est trop grande pour les données dont nous disposons, et que les réponses faciles sont presque toutes ideologically convenient — commodes pour un camp ou pour l'autre. Mais elle est là. Elle persiste. Et les 78 754 personnes de cette étude, avec leurs enfants ou leur absence d'enfants, leurs croyances et leurs doutes, ne sont qu'un instantané d'un processus qui nous dépasse.
L'anthropologue observe. Elle ne conclut pas. Elle se contente de noter que, quelque part entre la génétique et la culture, entre le libre choix et la contrainte structurelle, entre ce que les gens disent croire et ce qu'ils font de leurs corps, il y a un lien. Il est petit. Il est robuste. Et personne, à ma connaissance, ne sait encore exactement quoi en faire.