La morale n'est pas universelle — et c'est une bonne nouvelle

J'ai lu un article de PsyPost portant sur une méga-étude publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology. L'étude s'intitule « Morality Beyond the WEIRD » et est signée Mohammad Atari, Jonathan Haidt, Jesse Graham, Sena Koleva, Sean T. Stevens et Morteza Dehghani. Voici ce que j'en déduis.

Il y a une phrase qu'on entend souvent dans les conversations sérieuses, celles qui se veulent ouvertes mais finissent toujours par ranger le monde en deux cases : « la morale, c'est universel. » C'est confortable. Ça donne l'impression que sous les différences de coutumes, de langues, de climats, il existe un socle commun, un accord tacite entre tous les humains sur ce qui est bien et ce qui est mal. Le problème, c'est que cette conviction repose presque entièrement sur des études menées auprès d'une population très spécifique : les Occidentaux instruits, industrialisés, riches et démocratiques. Les chercheurs appellent ça le problème WEIRD, pour Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic. Quatre-vingt-cinq pour cent de la recherche en psychologie repose sur cette poignée d'humains. On a construit des théories entières sur la nature humaine à partir de gens qui représentent une fraction minuscule de l'humanité. Et pendant longtemps, personne n'a vraiment trouvé ça problématique.

La théorie des fondements moraux, développée notamment par Jonathan Haidt, a été l'une des tentatives les plus ambitieuses pour cartographier la morale humaine. Le premier outil de mesure, le Moral Foundations Questionnaire version 1, identifiait cinq piliers moraux : le soin contre la nuisance, la justice contre la triche, la loyauté contre la trahison, l'autorité contre la subversion, et la pureté contre la dégradation. Cinq fondements censés décrire, de manière universelle, la manière dont les humains jugent ce qui est moral. Le MFQ-1 a été utilisé des centaines de fois. Il a nourri des livres, des débats politiques, des campagnes électorales. Mais comme tout outil, il avait des angles morts. Et l'un d'entre eux était particulièrement embarrassant : il n'avait jamais été vraiment testé à grande échelle en dehors du monde occidental.

C'est précisément ce que la nouvelle étude s'est employée à corriger. Mohammad Atari et ses collègues ont développé une version révisée du questionnaire, le MFQ-2, et l'ont administré à trois mille neuf cent deux personnes réparties dans dix-neuf pays. Ce n'est pas un échantillon parfait. Les participants devaient être capables de remplir un questionnaire en ligne, ce qui suppose un niveau d'éducation et d'accès à la technologie qui exclut d'emblée une partie considérable de la population mondiale. Les auteurs le reconnaissent honnêtement. Mais c'est déjà un bond considérable par rapport aux études précédentes, et les résultats sont suffisamment clairs pour qu'on s'y arrête.

La première modification du MFQ-2 mérite qu'on s'y attarde un instant. Les chercheurs ont pris ce qu'on appelait jusque-là un seul fondement, la justice, et l'ont scindé en deux dimensions distinctes : l'égalité et la proportionnalité. Autrement dit, l'idée que tout le monde devrait être traité de la même manière, d'un côté, et l'idée que les récompenses et les punitions devraient être proportionnelles aux contributions et aux efforts, de l'autre. C'est un détail qui pourrait paraître technique, mais il change assez profondément la lecture qu'on peut faire des différences politiques. Parce qu'une personne qui défend ardemment l'égalité ne parle pas forcément de la même chose que celle qui défend la proportionnalité, même si les deux se réclament d'un même idéal de justice. Et c'est précisément cette nuance que le MFQ-1 écrasait dans un seul concept. Le MFQ-2, lui, améliore la capacité prédictive du questionnaire de 13,7 % par rapport à sa version précédente. Les coefficients de fiabilité, mesurés par l'omega, vont de 0,73 à 0,95 selon les nations. En termes de psychométrie, c'est solide.

Mais le résultat qui m'a le plus retenu n'est pas statistique. C'est le constat brut, presque banal dans sa formulation, que les fondements moraux ne sont pas universels. Ils dépendent de la culture dans laquelle on a grandi. L'étude le montre de manière empirique : ce qu'un individu considère comme une transgression morale à Téhéran n'est pas nécessairement ce qu'un individu à Stockholm considère comme une transgression morale. Et inversement. Ça paraît évident quand on le dit comme ça. Mais il faut mesurer ce que cette évidence implique pour des décennies de recherche qui ont pris leurs conclusions pour des lois générales de l'esprit humain.

Le fondement qui varie le plus d'une culture à l'autre, c'est la pureté. Les sociétés moins WEIRD, celles qui s'éloignent du profil occidental éduqué et riche, accordent significativement plus d'importance à la pureté morale et physique. Pour un Européen ou un Américain urbain, la pureté comme catégorie morale peut sembler archaïque, voire suspecte. Elle renvoie à des notions de souillure, de contagion spirituelle, de comportements que la modernité a relégués au rang de superstitions. Mais dans de nombreuses cultures, la pureté reste un organisateur central de la vie morale. Elle structure les rapports au corps, à l'alimentation, à la sexualité, au sacré. Ignorer ce fondement, c'est ignorer une part entière de la manière dont des milliards de gens pensent le bien et le mal. Et c'est exactement ce qu'on a fait pendant des années en construisant des modèles psychologiques à partir d'un échantillon qui, par construction, sous-représentait ces sociétés.

L'étude révèle aussi des différences selon le genre, la religiosité et l'orientation politique, et là encore, les résultats invitent à une certaine prudence dans nos certitudes. Les femmes obtiennent des scores plus élevés que les hommes sur l'égalité et la pureté. Les hommes, en revanche, accordent plus d'importance à la proportionnalité, à la loyauté et à l'autorité. Les personnes religieuses marquent plus fortement la loyauté, l'autorité, la pureté et l'égalité. Les conservateurs politiquement situés valorisent davantage la loyauté, l'autorité, la pureté et la proportionnalité, tandis que les libéraux placent le soin et l'égalité au sommet de leur échelle morale.

Je pourrais m'arrêter là et commenter ces résultats comme si tout était clair. Mais il y a un risque, quand on lit ce genre d'étude, de transformer des tendances statistiques en essentialismes rassurants. Dire que les femmes accordent plus d'importance à l'égalité, ce n'est pas dire que les femmes sont « naturellement » plus égalitaires. Dire que les sociétés moins WEIRD valorisent plus la pureté, ce n'est pas dire que la pureté est un stade primitif de la morale. Les données montrent des corrélations, des tendances, des moyennes. Elles ne disent rien sur les causes profondes, sur le sens de ces différences, sur la question de savoir si elles sont stables ou évolutives. Et c'est peut-être là que réside la véritable leçon de cette étude : pas dans les réponses qu'elle apporte, mais dans les questions qu'elle rend inévitables.

Si la morale n'est pas universelle, que devient notre capacité à nous comprendre entre cultures différentes ? Quand deux personnes ou deux peuples se trouvent en désaccord moral fondamental, ils ne peuvent plus se rabattre sur l'idée rassurante qu'ils partagent les mêmes valeurs et qu'il s'agit simplement d'un malentendu. Le désaccord est réel, il est structurel, il est lié à des configurations morales différentes qui ont été forgées par des histoires, des environnements, des institutions distinctes. Mohammad Atari le formule ainsi : « This work suggests a lot of diversity in moral judgments around the globe. » C'est dit avec la retenue caractéristique des articles scientifiques, mais l'implication est considérable.

Ce qui me frappe, en relisant ces résultats, c'est à quel point nous sommes mal équipés pour affronter cette diversité morale. Nos institutions internationales, nos conversations publiques, nos algorithmes de recommandation fonctionnent tous sur l'hypothèse implicite qu'un accord moral de base est possible, qu'il suffit de bien s'expliquer pour se retrouver. Les données suggèrent que ce postulat est généreux mais fragile. Ce n'est pas un constat de défaite. C'est un constat de complexité. Et contrairement à ce qu'on pourrait craindre, il n'invite ni au relativisme absolu ni au cynisme. Il invite, peut-être, à une forme d'humilité qui manque cruellement aux débats contemporains.

La question qui reste ouverte, et que cette étude ne prétend pas trancher, est de savoir ce que nous voulons faire de cette connaissance. Est-ce qu'on s'en sert pour mieux comprendre ceux dont la morale nous échappe, ou est-ce qu'on s'en sert pour confirmer qu'ils sont irrémédiablement différents de nous ? La réponse à cette question n'est pas scientifique. Elle est, précisément, morale. Et elle dépend, on le comprend maintenant, de la culture dans laquelle on a grandi.