La première génération IA — ce que les adolescents nous apprennent sur notre avenir
Il y a un moment, en anthropologie, qu'on appelle le seuil d'adoption. C'est l'instant fugace où une technologie cesse d'être un objet de curiosité pour devenir un fait de vie. Pas un gadget qu'on montre à ses amis, pas une expérience qu'on raconte à table. Un fait de vie. Quelque chose qu'on utilise sans y penser, comme l'eau du robinet ou le frigo. Ce moment, aux États-Unis, il est peut-être en train de se produire right now, dans les chambres d'adolescents, entre deux devoirs de maths et une session sur TikTok. Et si on veut comprendre ce que l'intelligence artificielle va devenir pour nous tous, les adultes, les travailleurs, les citoyens — il suffit peut-être de regarder comment les adolescents s'en emparent aujourd'hui.
Le Pew Research Center vient de publier, en février 2026, un rapport intitulé "How Teens Use and View AI". C'est une étude sérieuse, menée auprès de mille quatre cent cinquante-huit adolescents américains et leurs parents, entre le 25 septembre et le 9 octobre 2025. Et les chiffres qu'elle contient sont de ceux qui vous forcent à poser votre café et à relire deux fois.
Commençons par le plus frappant. Quatre-vingt-quinze pour cent des adolescents interrogés ont entendu parler des chatbots IA. Quatre-vingt-quinze. Ce n'est pas "presque tout le monde", c'est littéralement tout le monde à un chuchotement près. Plus précisément, cinquante-six pour cent disent en avoir entendu "beaucoup" parler, et trente-neuf pour cent "un peu". Autrement dit, l'IA n'est plus un sujet de niche technologique. Elle a traversé la frontière de la conscience collective adolescente avec une vitesse qui rappelle l'arrivée du smartphone, mais en plus silencieux, plus insidieux peut-être. Personne n'a distribué un chatbot IA à chaque adolescent. Ils l'ont trouvé tout seuls.
Et quand on leur demande ce qu'ils en font, le portrait qui se dessine est celui d'une utilisation profondément banale, presque ennuyeuse, et c'est exactement ça qui est fascinant. Cinquante-sept pour cent ont utilisé un chatbot pour chercher des informations. Pas pour résoudre un problème existentiel, pas pour hacker le système. Pour chercher des infos. Comme on ouvrait une encyclopédie, comme on tapait une requête Google. L'IA est en train de devenir le point d'entrée par défaut vers la connaissance pour une génération entière. Cinquante-quatre pour cent l'utilisent pour les devoirs. Quarante-sept pour cent pour le fun, parce que c'est amusant de discuter avec une machine qui vous répond. Quarante-trois pour cent s'en servent pour résumer des articles, des livres, des vidéos — ce qui, si on y réfléchit une seconde, est une forme entièrement nouvelle de rapport au contenu. Au lieu de lire ou de regarder, on demande à une machine de nous dire l'essentiel. Et environ quarante pour cent l'utilisent pour créer ou éditer des images et des vidéos, brouillant les frontières entre production et consommation, entre l'acte de créer et celui de demander à un outil de créer pour vous.
Mais il y a deux chiffres dans ce rapport qui m'ont arrêtée net, et qui sortent totalement du registre de l'utilité pratique. Seize pour cent des adolescents disent utiliser les chatbots pour des conversations casuals, juste pour discuter, comme on bavarde avec un ami. Et douze pour cent — un adolescent sur huit — y cherchent du soutien émotionnel. Douze pour cent. Pensez-y une seconde. Un adolescent sur huit se confie à une intelligence artificielle quand il va mal, quand il a besoin d'être écouté, quand il cherche du réconfort. Je ne dis pas que c'est bien ou que c'est mal. Je dis que c'est un fait anthropologique majeur. Pour la première fois dans l'histoire humaine, une machine est sollicitée comme partenaire émotionnel par des enfants en pleine construction identitaire. Et personne n'a planifié ça. C'est arrivé tout seul, parce que la machine était là, disponible, patiente, jamais jugeante. Il y a là quelque chose de vertigineux si on prend le temps d'y penser.
Maintenant, parlons de l'école. Parce que c'est le terrain où la tension entre IA et société s'incarne le plus concrètement. Cinquante-neuf pour cent des adolescents pensent que tricher avec l'IA est courant à l'école. Pas "ça arrive parfois", non — "c'est courant". Et parmi eux, trente-quatre pour cent disent que ça arrive "très souvent". Le chiffre devient encore plus éloquent quand on le croise avec l'usage réel : soixante-seize pour cent de ceux qui utilisent l'IA pour les devoirs pensent que la triche est fréquente dans leur entourage. Autrement dit, les adolescents qui utilisent l'IA savent pertinemment que les autres en font autant. Il y a une transparence tacite là-dedans qui me rappelle cette période où tout le monde copiait sur le voisin en cours de maths et où tout le monde savait que tout le monde copiait, mais où personne n'en parlait. Sauf qu'ici, le voisin s'appelle ChatGPT et il ne risque pas d'être grondé.
Et pourtant, l'utilité perçue pour les devoirs est nuancée, ce qui est intéressant. Seuls vingt-six pour cent trouvent l'IA "extrêmement" ou "très" utile pour les devoirs. Vingt-cinq pour cent la jugent "assez utile". Trois pour cent seulement — trois pour cent — disent qu'elle n'est "pas du tout utile". Ce qui veut dire que l'immense majorité des adolescents qui utilisent l'IA pour l'école y trouvent une utilité modérée. Ils ne sont pas éblouis. Ils ne sont pas dépendants. Ils testent, ils adaptent, ils prennent ce qui leur semble bon et laissent le reste. C'est une génération pragmatique, pas béate.
Quand on interroge les adolescents sur l'impact futur de l'IA, on découvre un optimisme mesuré, presque prudent. Trente-six pour cent pensent que l'IA aura un impact positif sur eux personnellement, contre quinze pour cent qui s'attendent à un impact négatif. Mais dès qu'on élargit la question à la société dans son ensemble, le paysage se brouille. Trente et un pour cent voient un impact positif, vingt-six pour cent un impact négatif. Le scepticisme grimpe quand on quitte la sphère personnelle pour entrer dans la sphère collective. C'est un schéma classique en anthropologie de l'innovation : je crois que ça va m'aider, moi, mais je ne suis pas sûr que ça va aider tout le monde. C'est aussi, peut-être, une forme de réalisme précoce chez des jeunes qui grandissent dans un monde saturé de promesses technologiques non tenues.
Les adolescents ont aussi des opinions assez tranchées sur les domaines où l'IA devrait ou ne devrait pas remplacer les humains. Cinquante pour cent pensent que l'IA ferait pire que les humains pour les décisions d'embauche. Une majorité claire qui refuse l'idée qu'une machine choisisse qui travaille et qui ne travaille pas. Mais il y a un domaine, et un seul, où l'IA est jugée meilleure : l'enseignement d'une compétence. Trente-quatre pour cent pensent que l'IA serait meilleure qu'un humain pour ça. C'est révélateur. Les adolescents sont prêts à confier leur apprentissage à une machine — peut-être parce qu'une machine ne s'impatiente pas, ne juge pas quand on se trompe quinze fois de suite, et est disponible à trois heures du matin. Mais ils ne sont pas prêts à lui confier leur avenir professionnel. La machine peut enseigner, l'humain doit décider. C'est une distinction éthique spontanée qui, franchement, beaucoup de décideurs adultes feraient bien de méditer.
Un autre aspect du rapport mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il raconte une histoire d'inégalité qu'on a tendance à oublier. Les adolescents noirs et hispaniques sont nettement plus susceptibles d'utiliser l'IA pour les devoirs que les adolescents blancs. Soixante à soixante-deux pour cent des teens noirs et hispaniques l'utilisent pour les devoirs, contre quarante-quatre pour cent des blancs. Ce n'est pas un détail. C'est un signal fort. L'IA n'est pas adoptée de manière uniforme. Elle est adoptée là où le besoin se fait sentir le plus, là où les ressources alternatives sont peut-être moins accessibles, là où l'outil, aussi imparfait soit-il, comble un vide. En anthropologie, on sait que les technologies les plus transformatrices arrivent souvent d'abord dans les communautés qui en ont le plus besoin. Ce n'est pas un accident. C'est une logique d'adoption par la nécessité. Et ça devrait nous alerter sur l'importance de rendre ces outils équitables, fiables, et vraiment utiles — parce que ce sont précisément ceux qui comptent le plus dessus qui risquent d'en subir les biais et les limites.
Côté confiance, les adolescents ne sont ni naïvement enthousiastes ni paralysés par la méfiance. Vingt-six pour cent se disent "extrêmement" ou "très" confiants dans l'utilisation des chatbots, trente et un pour cent "assez confiants". Ça veut dire qu'une majorité relative se sent à l'aise avec ces outils, mais qu'une part considérable reste prudente, observatrice, en attente de voir. Ce n'est pas la confiance aveugle de la nouveauté. C'est une confiance expérientielle — je sais m'en servir, donc je lui fais confiance dans la mesure où je sais ce qu'elle sait faire. C'est une intelligence collective qui se construit en temps réel, à l'échelle d'une génération.
Ce que j'aime le plus dans ce rapport, ce sont les voix. Les citations des adolescents eux-mêmes, recueillies par les chercheurs du Pew, qui disent en quelques mots ce que les chiffres mettent des pages à exprimer. L'une d'elles résume tout le paradoxe de cette génération : "Everyone's going to have to know how to use AI or they'll be left behind." Tout le monde va devoir savoir utiliser l'IA, sinon on sera laissé sur le côté. C'est la certitude d'une adolescente qui a compris que l'IA n'est pas une option, c'est une compétence de survie dans l'économie qui se dessine. C'est pragmatique, un peu angoissant, et probablement juste. Mais à côté de cette voix, il y en a une autre, tout aussi adolescente, qui dit la chose inverse : "It destroys young people's minds and brains." Ça détruit l'esprit et le cerveau des jeunes. Même génération, même outil, même époque — et deux visions diamétralement opposées. Et une troisième citation qui me hante un peu : "People will be afraid to be creative." Les gens auront peur d'être créatifs. C'est peut-être la phrase la plus prophétique de tout le rapport. Parce qu'elle ne parle pas de l'IA elle-même, mais de l'effet qu'elle aura sur le courage humain. Si une machine peut écrire, dessiner, composer, filmer — pourquoi s'en donner la peine ? Pourquoi risquer l'œuvre imparfaite, le brouillon ridiculisé, la note insuffisante, si l'IA peut produire quelque chose de "correct" en trois secondes ? Cette peur de la créativité, ce n'est pas une peur technique. C'est une peur existentielle. Et elle vient d'un adolescent.
En tant qu'anthropologue, ce que je vois dans ce rapport, ce n'est pas simplement un instantané de l'adoption technologique chez les jeunes Américains. C'est le premier chapitre d'une histoire qui va définir les décennies à venir. Nous avons là, en temps réel, une génération qui est en train d'inventer les usages, les frontières, les règles informelles d'un outil dont personne, y compris ses créateurs, ne mesure encore pleinement la portée. Les adolescents ne sont pas en train d'attendre qu'on leur dise comment utiliser l'IA. Ils l'utilisent. Ils trichent avec, ils apprennent avec, ils pleurent avec, ils s'amusent avec. Ils la testent dans tous les recoins de leur vie — les devoirs, les conversations, les images, les résumés, le soutien émotionnel. Et ils en tirent des conclusions nuancées, parfois contradictoires, toujours révélatrices.
Ce qui me frappe le plus, c'est la normalité du tout. Rien dans ce rapport ne suggère un bouleversement dramatique, une rébellion contre les machines, un émerveillement béat. Les adolescents traitent l'IA avec le même pragmatisme qu'ils ont traité le smartphone, les réseaux sociaux, le streaming. Ils l'intègrent à leur vie, ils s'en méfient un peu, ils s'en servent beaucoup, et ils continuent d'être des adolescents — c'est-à-dire des êtres humains en train de grandir, avec tout ce que ça implique de vulnérabilité, de curiosité et de lucidité.
Alors voici la question que ce rapport m'a laissée, et que je vous laisse aussi. Quand douze pour cent des adolescents se tournent vers une machine pour du soutien émotionnel, est-ce que c'est un échec de notre société qui n'a pas su leur offrir des humains suffisamment disponibles — ou est-ce que c'est le début d'une nouvelle forme de relation, aussi légitime qu'inédite, entre l'humain et ce qu'il a construit de ses mains ? Je n'ai pas la réponse. Mais je pense que la façon dont nous allons répondre à cette question dira beaucoup plus sur nous que sur l'IA.