SpaceX IPO : 370 M$ en trois jours — le FAB 10 remplace-t-il les Magnificent 7 ?

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Rien ne préparait vraiment à ce chiffre. Trois cent soixante-neuf millions huit cent mille dollars. C'est le montant net que les investisseurs individuels ont injecté sur SpaceX — ticker SPCX — lors des trois premières séances suivant son introduction en Bourse le 12 juin 2026. Pour donner l'échelle, c'est quatre fois plus que ce que le même segment a placé sur QQQ, le célèbre ETF Nasdaq, qui a pourtant attiré 100 millions sur la même période. C'est aussi quatre fois plus que Nvidia, pourtant le grand favori de l'ère IA, à 88,2 millions. Additionnez NVDA, GOOGL, AMZN, MSFT, META, QQQ et SPY — tout le panier des poids lourds — et vous obtenez à peu près le même montant. Une seule action a donc aspiré ce que sept des plus grands noms de la côte mettent ensemble. C'est un signal. Reste à savoir lequel.

Les données viennent de Vanda Research, la firme qui suit comme personne les flux des retail investors — ce terme un peu technique qui désigne vous, moi, et tous ceux qui n'ont pas une salle des marchés dans leur salon. Depuis des années, Vanda publie chaque semaine le classement des valeurs préférées des particuliers américains. Et ce classement, depuis le 12 juin, a un nouveau leader qui écrase tous les autres. Pas progressivement. Pas dans une lente accumulation qui laisserait le temps de comprendre. D'un coup. 370 millions en trois séances, c'est un mouvement qui force l'attention, et qui contredit presque tout ce qu'on croyait savoir sur la manière dont le retail achète.

Douglas Adams, dans Le Guide du voyageur galactique, faisait de l'étonnement une méthode philosophique : on croit comprendre le monde, puis un vaisseau spatial apparaît et tout est à revoir. L'IPO de SpaceX a un peu de cette saveur. Le récit dominant, celui qui circulait dans les salles de marché depuis deux ans, disait à peu près ceci : le retail investor est devenu prudent, il a été brûlé par les SPACs de 2021, par les crypto-winters, par les tech corrections. Il n'achète plus de rêves. Il achète des fondamentaux. Et voilà qu'en trois séances, ce même investisseur jugé rationnel et discipliné jette 370 millions sur une entreprise qui, malgré ses exploits, n'a pas encore de cash-flow libre stable et dont la valorisation défie toute analyse par multiples traditionnelle.

C'est le premier mystère, et c'est le bon endroit pour commencer.

Premièrement, regardons les chiffres de près parce qu'ils disent quelque chose de plus subtil qu'un simple accès de fièvre spéculative. Vanda prend soin de distinguer ce mouvement d'un épisode « meme stock » à la GameStop. Les space-themed ETFs — ces fonds qui permettent de parier sur le spatial indirectement — n'ont enregistré aucun flux significatif. Les produits dérivés liés à SpaceX, comme les options ou les ETF à effet de levier, montrent une activité modeste, pas le déluge qu'on attendrait d'une spéculation pure. Les achats sont concentrés sur le titre lui-même, en actions ordinaires, et ils semblent réfléchis. Le retail n'achète pas des bouts de fusée par bouffées fiévreuses ; il constitue une position. C'est la différence entre un feu de paille et un mouvement. Le feu de paille dure trois heures. Ce mouvement dure, au moment où j'écris, depuis trois séances sans faiblir.

L'autre signal, plus intéressant encore, c'est ce que le retail a vendu pour acheter SpaceX. Depuis l'introduction en Bourse, les investisseurs particuliers sont devenus nets vendeurs d'Apple et de Tesla. Apple, le roc, le port d'attache, la valeur que tout le monde garde parce que tout le monde la connaît. Tesla, l'autre Elon stock, celui qui depuis des années incarnait le pari sur l'avenir. Les deux sont délaissés au profit du nouveau venu. Et ce glissement est si propre, si net, qu'il donne à penser.

C'est ici que la thèse de Vanda prend tout son sens. La firme parle du « FAB 10 » — les Magnificent Seven auxquels s'ajoutent SpaceX, OpenAI et Anthropic. Dix noms, dont trois qui n'existaient pas en tant qu'entreprises cotées il y a six mois. L'expression est jolie, peut-être un peu trop, et c'est là que le bât blesse. Vanda écrit : « For years, Mag 7 was the retail darling. The next evolution is FAB 10. » On pourrait s'arrêter là et trouver l'idée séduisante. Mais la thèse mérite qu'on gratte un peu le vernis.

Deuxièmement, quel est le raisonnement implicite derrière le FAB 10 ? Les Magnificent Seven — Apple, Microsoft, Alphabet, Amazon, Nvidia, Meta, Tesla — ont dominé les portefeuilles retail depuis 2020 parce qu'ils incarnaient une promesse simple : la convergence entre la domination de marché actuelle et le potentiel de croissance future. C'était la double vérité de la tech : gagner aujourd'hui, gagner demain. Mais ce récit a vieilli. Apple et Microsoft sont devenus des machines à cash, certes, mais leur capacité à surprendre s'est émoussée. Tesla, après des années à incarner l'avenir, est devenue une entreprise automobile qui lutte pour maintenir ses marges. Les sept magnifiques sentent parfois le rassurant plus que l'excitant.

SpaceX, OpenAI et Anthropic, eux, sont des promesses pures. Pas encore de rentabilité assurée, pas de domination établie — du moins pas selon les critères du marché public. Mais ils opèrent sur des fronts où l'horizon de croissance est si vaste que les multiples importent peu. Le spatial, l'intelligence générale artificielle, la sécurité des modèles : trois paris existentiels. Le retail ne dit pas « je veux exposer 5 % de mon portefeuille à l'IA générative », il dit « je veux posséder un morceau de ce qui va refaire le monde ». C'est un langage émotionnel, pas un langage d'allocation d'actifs. Et c'est peut-être pour cela qu'il est plus honnête.

Keats, dans une de ses lettres, parle de « Negative Capability » — cette capacité à rester dans l'incertitude sans se précipiter vers les faits et la raison. Le retail, en achetant SpaceX par centaines de millions, exerce une forme de Negative Capability boursière : il accepte l'absence de certitudes parce que la promesse est plus forte que le risque. C'est beau, comme posture. Mais est-ce prudent ?

Jane Austen, elle, aurait sans doute regardé ce mouvement avec ironie. Elle savait que les grands retournements de fortune — ceux que vivent ses personnages dans Raison et Sentiments ou Orgueil et Préjugés — surviennent quand l'espoir rencontre une occasion un peu trop parfaite. Le FAB 10 est une occasion un peu trop parfaite. Il range le monde en dix cases, il offre une narration simple, il permet de dire « voilà où va l'argent ». C'est précisément ce genre de récit que le marché adore, et que le marché finit toujours par défaire.

Troisièmement, il faut examiner l'argument adverse avec sérieux — le steelman, comme disent les anglo-saxons dans leur langue des affaires, ou le contre-feu, comme on dirait en français. Ce mouvement n'est peut-être pas du tout la naissance d'une nouvelle catégorie d'investissement. C'est peut-être simplement une rotation d'un Elon stock vers un autre. Les investisseurs qui vendaient Tesla pour acheter SpaceX ne font pas un pari sur le spatial ou l'IA. Ils font un pari sur Elon Musk — mais en changeant de véhicule.

La logique est impitoyable. Tesla, malgré sa capitalisation massive, est devenue une entreprise automobile confrontée à la concurrence chinoise, à l'érosion des marges, à un marché du véhicule électrique qui ralentit. SpaceX, en revanche, n'a pas de concurrent direct dans le lancement réutilisable, Starlink génère des revenus croissants, et le Starship ouvre un marché — le transport interplanétaire — qui n'a pas encore de prix. Le prix du même entrepreneur, en quelque sorte, mais sur un actif plus propre, plus jeune, moins encombré. C'est une rotation de portefeuille parfaitement rationnelle. Et si c'est le cas, le FAB 10 n'est pas l'avenir. C'est un artefact temporaire, un nom de plus pour décrire le cycle éternel des rotations sectorielles.

Il y a une troisième lecture, peut-être la plus intéressante, qui n'exclut pas les deux premières mais les contient. Ce n'est pas un feu de paille. Ce n'est pas non plus nécessairement un nouveau paradigme. C'est peut-être un indicateur avancé — ce que les statisticiens appellent un « leading indicator » — d'une transformation plus profonde des préférences d'investissement. Le retail a changé depuis 2020. Il est plus informé, plus rapide, plus connecté. Il n'attend plus que les analystes de Goldman lui disent quoi acheter. Il lit, il compare, il décide. Et sa décision, en juin 2026, est que l'avenir ne ressemble pas aux sept grands noms du passé.

Ce qui est frappant, dans les données de Vanda, c'est la discipline des achats. Ce n'est pas un assaut désordonné. Le retail n'achète pas des calls OTM à expiration hebdomadaire — la signature des meme stocks. Il achète des actions ordinaires. Il constitue des positions. Il se comporte comme quelqu'un qui prépare un portefeuille pour les dix prochaines années, pas pour les dix prochaines heures. C'est peut-être cela, le vrai signal : non pas que SpaceX devienne le nouveau Tesla, mais que les investisseurs particuliers ont appris à distinguer une thèse d'investissement d'une mode passagère.

Je pense à la remarque de Chambers dans Le Roi en Jaune, cette idée que certaines réalités ne peuvent être vues qu'à travers un voile — que la perception directe est parfois moins fiable que la perception décalée. Le FAB 10 est un voile. Il permet de voir quelque chose — l'émergence d'un nouvel ensemble de valeurs refuges de la croissance — mais il en cache peut-être autre chose. Quoi ? La fragilité des promesses non tenues. OpenAI et Anthropic sont au cœur d'une révolution technologique qui n'a pas encore prouvé son modèle économique à grande échelle. SpaceX construit des fusées magnifiques dans un secteur où la rentabilité reste à démontrer hors des contrats gouvernementaux. Les paris sont grands. Les risques le sont aussi.

Alors, que faut-il retenir ?

Il faut retenir que 370 millions de dollars en trois jours, c'est un fait, pas une analyse. Que Vanda Research propose le cadre FAB 10, et que ce cadre a le mérite de nommer ce qu'on voit. Que le mouvement est discipliné, pas spéculatif. Que le retail vend Apple et Tesla pour acheter SpaceX, ce qui suggère une rotation, pas une expansion du marché total de la tech. Et que trois jours, ce n'est pas assez pour trancher entre la naissance d'un nouveau paradigme et une rotation temporaire entre deux actions d'un même entrepreneur.

Ce qu'on ne sait pas, en revanche, est plus intéressant que ce qu'on sait. On ne sait pas si le retail tiendra dans six mois, quand la volatilité post-IPO se sera calmée et que les vrais résultats — les revenus, les marges, les défis réglementaires — commenceront à compter. On ne sait pas si les institutionnels suivront le mouvement ou si le FAB 10 restera une affaire de particuliers. On ne sait pas si OpenAI ou Anthropic, si elles entrent en Bourse, connaîtront le même sort ou si le marché décidera que deux valeurs d'IA non cotées suffisent. On ne sait pas, enfin, si cette histoire est le premier chapitre d'un nouveau récit ou le dernier chapitre d'un ancien.

L'honnêteté, pour une fois, n'est pas dans la conclusion. Elle est dans la capacité à nommer ce qu'on ignore. Keats appelait cela la Negative Capability, et il en faisait le propre du poète. Peut-être est-ce aussi le propre de l'investisseur, aujourd'hui — cette capacité à regarder un mouvement de 370 millions sans prétendre en connaître déjà le sens, à l'observer, à le décrire, et à admettre qu'il est trop tôt.

Ce qui est certain, c'est que le 12 juin 2026 marque une date. Pas nécessairement le début du FAB 10. Mais le moment où le retail a dit, assez clairement pour que tout le marché l'entende, que les Magnificent Seven ne suffisent plus. Ce n'est pas une thèse. C'est un signal. Le sens, on le construira ensemble, séance après séance, en regardant ce que le retail fait ensuite. Si les ventes d'Apple et Tesla continuent, si les achats de SpaceX se maintiennent, si OpenAI et Anthropic deviennent les prochaines cibles, alors le FAB 10 deviendra plus qu'une jolie formule. Mais nous n'en sommes pas là. Nous en sommes au troisième jour. Et le troisième jour, dans toute bonne histoire, n'est jamais celui où l'on comprend la fin.

C'est celui où l'on réalise qu'elle commence à peine.