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Rabbit R1 : De la hype au crash, et de là au rebond agent

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C'est l'histoire d'une startup qui a réussi l'exploit rare de brûler sa crédibilité en une semaine, puis de renaître de ses cendres en changeant complètement de cible. Rabbit Inc. — la boîte derrière le R1 — a traversé le cycle complet : hype maximale, crash public, quasi-annulation, et reconstruction silencieuse vers un pivot que personne n'avait vu venir.

Le truc, c'est que pour comprendre où ils sont aujourd'hui, il faut commencer par le début. Et le début, c'est un projet crypto qui sentait le souffre.

Avant le lapin, il y avait GAMA

Rabbit Inc. ne s'appelait pas Rabbit Inc. au départ. La boîte de Jesse Lyu s'appelait Cyber Manufacturing Co., et elle avait levé 6 millions de dollars en 2022 pour un projet ambitieux : GAMA, une plateforme crypto "carbon-negative" — comprenez une blockchain qui plante des arbres, ou quelque chose comme ça. Le projet a fait pschitt. Les investisseurs n'ont jamais été remboursés — environ 1 million de dollars en réfactions impayées, selon l'enquête du YouTuber Coffeezilla qui a dédié plusieurs vidéos à déterrer ce passé. Le code a été "open-sourcé à la communauté", ce qui est la façon polie de dire qu'on abandonne.

Quand Coffeezilla a sorti l'enquête au printemps 2024, c'était pile au moment où le R1 brûlait déjà sur le bûcher des critiques. L'image de marque de Jesse Lyu en a pris un coup supplémentaire : difficile de vendre un "assistant personnel de confiance" quand on découvre que vous avez laissé des investisseurs crypto sur le carreau.

Pourtant, entre-temps, Lyu avait réussi un coup de génie marketing.

Janvier 2024 : le CES et l'explosion de hype

Le 9 janvier 2024, Jesse Lyu monte sur la scène du Consumer Electronics Show à Las Vegas. Dans sa main, une petite boîte orange au design rétro-futuriste signé Teenage Engineering — le studio suédois culte derrière les synthés Pocket Operator et les enceintes de IKEA. Le truc est magnifique. Un objet qu'on a envie de toucher, de tripoter, de mettre sur son bureau.

Lyu parle de "Large Action Model" — un modèle d'IA qui n'est pas juste là pour discuter, mais pour agir. Pour utiliser des apps à ta place. Commander un Uber. Réserver un restaurant. Naviguer des sites web. Le pitch est puissant parce qu'il répond à une vraie frustration : les assistants vocaux existants (Siri, Alexa, Google Assistant) sont nuls pour faire des trucs. Ils répondent à des questions, mais ils n'agissent pas.

Le CES 2024 est une démonstration rodée. Lyu montre le R1 qui commande une pizza, qui appelle un Uber, qui planifie un voyage. La foule est impressionnée. Le prix est à 199 dollars. Les 10 000 premières unités partent en 24 heures. Khosla Ventures, Synergis Capital, Kakao Investment — 30 millions de dollars levés. Perplexity AI signe un partenariat. Le monde de la tech est convaincu : on tient le premier vrai assistant personnel de l'ère agent.

C'était trop beau pour être vrai.

Avril 2024 : la livraison, le crash

Les premières unités arrivent chez les clients fin avril 2024. Et là, c'est le désastre.

Le R1 ne fait presque rien de ce qui a été promis. Le Large Action Model est lent, capricieux, souvent incapable d'accomplir les tâches les plus simples. L'autonomie est catastrophique. L'interface est buggée. Marques Brownlee, le plus gros review tech au monde, titre sa vidéo "Rabbit R1 : Barely Reviewable" — à peine digne d'être testé. C'est le genre de verdict dont une startup ne se remet pas.

Mais le pire arrive en mai 2024. Android Authority réussit à faire tourner le logiciel du R1 sur un Google Pixel 6a. Il suffit de sideloader l'APK. La même interface, les mêmes fonctionnalités, sans le hardware orange à 199 dollars. La conclusion des médias est implacable : "C'est juste une app Android déguisée en gadget." Jesse Lyu répond que c'est un "AOSP bespoke" — une version personnalisée d'Android, pas une simple app. Mais la perception est déjà installée. Pour le grand public, le R1 est une arnaque.

Les mauvaises nouvelles s'enchaînent. En juin 2024, le groupe "Rabbitude" découvre que le R1 contient des clés API hardcodées pour ElevenLabs, Azure, Yelp et Google Maps — n'importe qui peut théoriquement extraire ces clés et les utiliser à vos frais. Rabbit révoque les clés et accuse un employé licencié. En juillet, on découvre que toutes les conversations des utilisateurs sont stockées sur l'appareil sans possibilité de les effacer — Rabbit ajoute un factory reset, mais le mal est fait.

À l'automne 2024, le bilan est terrible : environ 130 000 unités vendues, mais seulement 5 000 utilisateurs actifs quotidiens. 95% des acheteurs ont rangé le R1 dans un tiroir.

Si l'histoire s'arrêtait là, Rabbit serait un cas d'école parmi d'autres : la startup hardware IA qui a survendu, sous-livré, et disparu. Comme le Humane AI Pin, comme tant d'autres.

Mais Rabbit a fait quelque chose qu'on ne voit pas souvent.

2024-2025 : le rebuild en silence

Au lieu de lever les bras et de licencier tout le monde, Jesse Lyu et son équipe ont encaissé et continué à shipper.

Juillet 2024 : Beta Rabbit, un agent conversationnel qui utilise plusieurs LLMs en coulisse pour répondre à des questions complexes. Octobre 2024 : LAM Playground, un véritable agent web qui commence à naviguer des sites. Novembre 2024 : Teach Mode, où l'on peut montrer une tâche au R1 pour qu'il la reproduise. Ce n'est plus du prospectus marketing — c'est du logiciel qui marche, même modestement.

Février 2025 : ils lancent ce qu'ils appellent le premier "Android Agent" — un agent généraliste capable d'utiliser des apps Android. Le mois suivant, le R1 reçoit le iF Design Award, puis en avril le Red Dot "Best of the Best". Les récompenses de design, c'est bien — mais le produit continue d'être perçu comme un échec commercial.

Juin 2025 : lancement officiel de Rabbit Intern, un agent généraliste qui peut planifier, faire des recherches, générer des images. Septembre 2025 : rabbitOS 2, une réécriture complète du logiciel. Interface cartes, navigation gestuelle, "vibe coding" — la possibilité de créer des petits outils et des jeux par la voix. Le R1 commence à ressembler à un terminal d'agents plutôt qu'à un assistant personnel à tout faire.

Pendant tout ce temps, personne ne regarde. Les médias tech ont passé à autre chose. Le R1 est un mème, un objet de moquerie, un trophée de la hype déçue.

Janvier 2026 : le vrai pivot

Et là, Rabbit sort trois annonces qui changent tout.

DLAM (Desktop Local Agent Model) : le R1 devient un contrôleur plug-and-play pour ordinateur. Tu branches le device en USB, tu partages ton écran, et tu lui parles — il voit ton bureau et peut cliquer, taper, organiser des fichiers, opérer des logiciels complexes. Ableton Live, Discord, le Finder, n'importe quoi. C'est ce que le LAM promettait depuis le début, mais sur desktop, pas dans un écosystème fermé. Et ça marche.

OpenClaw : Rabbit intègre un gateway d'agents open-source tiers. Tu installes un serveur OpenClaw sur ta machine (ou via Tailscale, ce que la communauté recommande), et le R1 devient l'interface vocale qui parle à ce gateway. C'est explicitement marqué "hyper expérimental, on ne supporte pas" — mais c'est exactement le genre d'ouverture que les développeurs veulent.

Project Cyberdeck : Rabbit annonce un deuxième hardware. Un mini-laptop à 500 dollars, inspiré du Sony Vaio P de 2009. Écran OLED 7 pouces 165Hz, processeur ARM quad-core, 16 Go de RAM, clavier mécanique hot-swappable, Linux full accès. La cible : les "vibe coders", les développeurs qui utilisent Claude Code, Cursor, GitHub Copilot — des outils où le code est écrit par IA et le développeur est là pour guider, pas pour taper chaque ligne. Un terminal portable pour agents cloud.

La trajectoire est claire : Rabbit a arrêté de vendre le R1 comme un assistant pour tout le monde, et le repositionne comme un outil pour développeurs et power users d'agents AI. Le site web de rabbit.tech en 2026 ne parle même plus d'assistant personnel — les features mises en avant sont DLAM, le vibe coding, les "creations", la magic camera. Le produit a changé de public.

Le débat : pivot génial ou sauvetage désespéré ?

C'est la question honnête que personne ne pose dans les médias généralistes parce que personne ne suit plus Rabbit : est-ce que ce pivot tient la route ?

D'un côté, la cohérence est réelle. Le R1 avait un problème de promesse — on lui demandait d'être l'assistant personnel ultime alors que son hardware était un MediaTek Helio P35, un SoC entrée de gamme de 2018. Il ne pouvait pas physiquement tenir la promesse. Le repositionner comme terminal pour agents cloud, où le calcul lourd se fait sur des serveurs distants, résout cette contradiction fondamentale. Le R1 devient un périphérique spécialisé, pas un ordinateur de poche qui rivalise avec un iPhone.

De l'autre côté, le Project Cyberdeck arrive dans un marché qui a changé. Apple a sorti le MacBook Neo à 699 euros. Le Mac Mini M4 est une référence pour l'IA locale à 599 euros. Un mini-laptop ARM à 500 dollars avec Linux et 16 Go de RAM, c'est une niche dans une niche. Le public des "vibe coders" existe, mais est-ce qu'il est assez large pour soutenir un hardware dédié ?

Il y a aussi le passif. Rabbit n'a plus le droit à l'erreur. La marque est entachée par GAMA, par le lancement catastrophique du R1, par les API hardcodées, par les données non effaçables. Un échec du Cyberdeck serait probablement la fin de la boîte. Jesse Lyu joue son va-tout.

Et puis il y a le timing. L'industrie des agents AI explose en 2026. OpenAI, Anthropic, Google, xAI — tout le monde pousse son agent. Mais personne ne fait de hardware dédié. Rabbit est le seul à proposer un terminal physique conçu pour interagir avec des agents à la voix. C'est audacieux. C'est peut-être trop tôt — ou peut-être pile au bon moment.

Ce que Rabbit nous dit sur l'industrie hardware IA

Au-delà du cas Rabbit, cette histoire raconte quelque chose de plus large sur la tentative de créer une nouvelle catégorie de hardware avec l'IA.

Le Humane AI Pin, le Rabbit R1, et dans une moindre mesure le Meta Ray-Ban — trois approches différentes, trois résultats différents. Le Humane a levé 240 millions de dollars, fait un produit magnifique et inutilisable, et s'est écroulé sous son propre poids. Rabbit a levé 30 millions, fait un produit imparfait mais moins prétentieux, et survit en pivotant. Les Meta Ray-Ban, portés par la puissance de distribution de Meta, sont le seul vrai succès commercial de hardware AI grand public — mais ce sont des lunettes qui font de l'IA, pas un device fait pour l'IA.

La leçon, peut-être : le hardware AI n'est pas encore une catégorie de masse. C'est une catégorie de niche. Rabbit l'a compris après s'être brûlé les ailes sur un produit trop ambitieux pour son public. Le Cyberdeck est une reconnaissance implicite de cette réalité : on construit pour les développeurs, pour les early adopters, pour ceux qui vibrent déjà avec les agents. Pas pour tout le monde.

Reste à savoir si ce créneau est assez large pour qu'une startup survive en vendant des terminaux à 500 dollars. L'industrie des agents AI est en train de se construire sous nos yeux. Rabbit a peut-être trouvé sa place — comme fabricant de terminaux spécialisés pour les power users d'IA, là où les géants comme Apple, Google et Meta construisent pour le marché de masse.

Dans tous les cas, c'est une histoire de résilience qu'on n'attendait pas. Une startup qui aurait dû mourir en 2024, qui a continué à shipper en 2025, et qui se présente en 2026 avec un plan B cohérent. Peut-être que le lapin a encore quelques tours dans son sac.