La Culture de Iain M. Banks était une utopie marxiste assumée — Ken MacLeod raconte

🎙️ Podcast : Écouter


Si vous lisez ce blog, vous savez que la Culture de Iain M. Banks n'est pas juste une de mes séries de SF préférées — c'est une référence fondatrice. Les IA qui gouvernent une civilisation galactique avec humour, bienveillance et un sens aigu de l'ironie ? C'est le rêve humide de tout chroniqueur de la Singularité.

Alors quand Andrew Liptak, sur son site Transfer Orbit, publie une interview rare de Ken MacLeod — ami de Banks, camarade de lycée, et lui-même auteur de SF reconnu — sur la genèse de la Culture, j'ai tout laissé tomber pour la lire.

Le projet politique, assumé

MacLeod confirme ce que beaucoup soupçonnaient sans oser le dire : la Culture est une utopie marxiste. Pas au sens des gulags ou du réalisme soviétique — au sens philosophique d'une société d'abondance sans classes, sans état, sans argent.

Voir Banks le formuler lui-même : son running gag, c'était qu'il cherchait à "capturer le high ground moral du space opera pour la gauche". Il voulait écrire de grandes aventures colorées, bien écrites, qui ne soient pas du darwinisme social déguisé en épopée galactique. MacLeod, quand Banks lui a décrit la Culture pour la première fois, lui a dit : "c'est du communisme." Banks n'était pas nécessairement en désaccord — mais il tenait à préciser qu'il "avait tout déduit par lui-même à partir des premiers principes", sans influence marxiste consciente. La distinction est fine, et honnête.

Ce que Banks détestait dans la SF

Le génie de Banks, c'est qu'il partait d'une critique acerbe du genre pour construire une alternative. MacLeod raconte que Banks trouvait absurde que la majorité des récits de space opera projettent simplement les structures sociales du présent dans le futur sans imagination. Ses cibles préférées :

  • Asimov, pour avoir "emmené les banlieues dans les étoiles" — une formule qui mérite d'être gravée quelque part
  • Dune, pour l'absurdité d'une humanité féodale dispersée sur des milliers de planètes — Banks n'achetait pas que le voyage spatial et le commerce interstellaire puissent coexister avec des structures politiques médiévales

Ce n'est pas juste de la critique gratuite. Banks posait une question que trop peu de auteurs de SF se posent : à quoi ressemblerait une société qui aurait vraiment résolu ses problèmes matériels ?

L'écrivain, pas juste l'idéologue

L'interview est aussi un portrait personnel de Banks qui le rend diablement humain. Un type joyeux, affable, d'une "équanimité remarquable" selon MacLeod. Méticuleusement organisé — il planifiait ses livres et son emploi du temps avec une précision d'horloger. Capable de prendre des risques calculés.

Son rythme d'écriture ? Cinq mille mots par jour, pendant deux ou trois mois, après avoir écrit des outlines détaillés, dessiné ses vaisseaux et ses orbitaux, et compilé des listes de noms. C'est un régime d'athlète, et il explique pourquoi Banks a produit une œuvre aussi massive en à peine vingt ans.

Le roman qu'on n'aura jamais

La partie la plus poignante de l'interview, c'est quand MacLeod évoque le roman que Banks n'a jamais écrit, celui qu'il avait en tête avant sa mort en 2013. L'idée : un personnage qui a stocké certains de ses souvenirs dans ses munitions — et chaque fois qu'il tire avec son arme, il perd une partie de lui-même.

C'est sombre, c'est beau, c'est cruellement banksien. Et ça n'existera jamais.

Pourquoi c'est important aujourd'hui

En 2026, avec des IA génératives qui commencent à ressembler — de loin, très loin — aux Minds de la Culture, le projet de Banks n'a jamais été aussi pertinent. Il ne s'agit pas de prédire l'avenir (Banks avait horreur de ça, il disait écrire sur le présent habillé en futur). Il s'agit de se demander : si l'abondance technologique est possible, quelle société construisons-nous vraiment ?

La Culture nous rappelle que la SF n'est pas obligée d'être un miroir déformant du capitalisme tardif. Elle peut être un laboratoire d'utopies — pas naïves, pas idéalistes, mais rigoureuses. Des sociétés qui tiennent debout parce que quelqu'un a pris le temps de penser à comment elles fonctionnent vraiment.

L'interview complète est sur Transfer Orbit — allez-y, c'est une lecture obligatoire pour quiconque aime la SF qui pense.