L'Europe sait innover en labo, pas en marché — Aghion & Johnson expliquent pourquoi
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Voici le paradoxe européen en un chiffre : l'Union européenne produit environ 25% des citations scientifiques qui sous-tendent les brevets de rupture dans le monde. Pas 10, pas 5 — un quart des fondations sur lesquelles reposent les innovations qui changeront nos vies dans dix ans sont posées par des chercheurs européens.
Et pourtant.
Ces innovations, majoritairement, ne deviennent pas des produits européens. Elles sont licenciées, rachetées, ou simplement ignorées pendant que des entreprises américaines ou chinoises les transforment en marchés. L'Europe est un formidable laboratoire — mais elle laisse les autres construire les usines.
C'est ce paradoxe que Philippe Aghion et Simon Johnson — co-auteur du célèbre Power and Progress et Prix Nobel d'Économie 2024 — dissèquent dans une analyse publiée par Project Syndicate en juin 2026. Et leur diagnostic mérite qu'on s'y attarde, parce qu'il est à la fois lucide sur le diagnostic et surprenant dans les solutions qu'il propose.
Le point de départ de l'analyse d'Aghion, c'est un concept qu'il a largement théorisé : la destruction créatrice. C'est le processus par lequel les nouvelles technologies déplacent les anciennes. Ça semble brutal, et ça l'est. Une entreprise qui a dominé un secteur pendant trente ans peut se retrouver obsolète en cinq ans si elle rate une transition technologique. Mais c'est aussi ce mécanisme qui permet à l'économie de se renouveler, de gagner en productivité, et donc à terme d'améliorer le niveau de vie.
Le problème de l'Europe, c'est qu'elle a réussi sa phase de rattrapage après la Seconde Guerre mondiale — la fameuse période des Trente Glorieuses — mais qu'elle n'a pas réussi la transition vers l'innovation de frontière. Elle est restée coincée dans ce qu'Aghion appelle le piège de la mid-tech : une innovation incrémentale, sécurisée, qui améliore ce qui existe déjà sans jamais créer de rupture.
Et les chiffres donnent le vertige. L'Europe dépense environ 2,2% de son PIB en R&D, contre 3,5% pour les États-Unis et plus de 2,5% pour la Chine. Mais ce n'est pas qu'une question de budget. C'est une question de structure. L'Europe excelle dans la recherche fondamentale — ses universités et ses laboratoires produisent des résultats scientifiques de premier ordre. Mais il lui manque la chaîne complète qui transforme un papier de recherche en un produit commercial. Les brevets issus de la recherche européenne sont systématiquement sous-exploités ou cédés à des acteurs étrangers parce qu'il n'existe pas d'infrastructure de valorisation à l'échelle.
Les obstacles identifiés par Aghion et Johnson sont nombreux, mais ils se regroupent autour de quelques fractures structurelles.
La première, c'est la sur-régulation. Les règles européennes sont souvent conçues pour protéger les consommateurs et l'environnement — ce qui est louable — mais elles créent un coût d'entrée dissuasif pour les jeunes entreprises innovantes. Le phénomène de gold plating, où chaque État membre ajoute ses propres couches réglementaires par-dessus les directives européennes, transforme un marché unique théorique en trente-sept marchés différents avec des contraintes différentes. Une startup qui veut lancer un produit en Europe doit parfois naviguer dans vingt-sept cadres juridiques différents — quand aux États-Unis, elle en a un.
La deuxième, c'est la fragmentation des marchés. L'Union européenne reste une union de marchés nationaux plus qu'un véritable marché unique. L'absence d'une véritable union des marchés de capitaux signifie qu'une startup allemande a du mal à lever des fonds en Italie, et qu'un fonds d'investissement français hésite à investir dans une entreprise espagnole. Les capitaux ne circulent pas assez librement, ce qui empêche l'émergence de champions européens capables de rivaliser avec les mastodontes américains.
La troisième, c'est l'absence d'équivalent au DARPA américain. La Defense Advanced Research Projects Agency, créée en 1958 en réponse au Spoutnik soviétique, a financé les recherches qui ont mené à Internet, au GPS, à l'interface homme-machine moderne, et plus récemment aux percées dans l'IA et la biotech. C'est un modèle unique : des financements à haut risque, des programmes longs (souvent dix ans), et une tolérance à l'échec qui permet aux chercheurs de tenter des approches radicales sans craindre de perdre leur budget. L'Europe n'a rien de comparable. Ses agences de financement sont conçues pour minimiser les risques et maximiser le nombre de bénéficiaires — ce qui est exactement l'inverse de ce qu'il faudrait pour financer des innovations de rupture.
L'une des sections les plus intéressantes de l'analyse concerne l'impact de l'intelligence artificielle sur la productivité européenne. Le débat fait rage entre deux économistes de premier plan : Daron Acemoglu, plutôt pessimiste, et Philippe Aghion, plutôt optimiste. Et l'écart entre leurs estimations donne une mesure de notre incertitude collective.
Acemoglu estime que l'IA ajoutera environ 0,07 points de pourcentage par an à la croissance de la productivité totale des facteurs. C'est modeste. C'est presque négligeable. À ce rythme, il faudrait trente ans pour ressentir un bénéfice significatif.
Aghion, lui, estime que l'IA pourrait ajouter environ 0,7 points par an — soit dix fois plus. Et surtout, il ajoute 0,2 points supplémentaires liés à ce qu'il appelle la "production d'idées" : l'IA n'améliore pas seulement la productivité des travailleurs, elle rend l'innovation elle-même plus facile. Si elle permet aux chercheurs de générer des hypothèses plus vite, de tester des simulations plus nombreuses, de croiser des données plus larges, alors elle accélère le rythme auquel de nouvelles idées émergent.
Les deux économistes ne parlent pas du même futur. Acemoglu regarde l'adoption de l'IA dans les entreprises existantes et voit un outil d'automatisation qui remplace des tâches sans créer de nouveaux emplois. Aghion regarde l'effet cumulatif de l'IA sur la recherche fondamentale et voit un multiplicateur qui pourrait augmenter de manière permanente le taux auquel de nouvelles idées sont générées. Qui a raison ? Probablement les deux, dans des secteurs différents. Et c'est précisément pour ça que la politique économique européenne doit être conçue pour maximiser le scénario Aghion tout en minimisant les risques du scénario Acemoglu.
Voilà peut-être l'ironie la plus frappante de cette analyse : les mêmes économistes qui appellent à plus d'innovation de rupture sont ceux qui recommandent une école sans IA pour les enfants. Aghion défend ce qu'il appelle une "absorptive capacity" — la capacité à absorber et comprendre des informations complexes, qui se construit par l'apprentissage manuel de la lecture, de l'écriture et du calcul. Si les enfants délèguent trop tôt ces compétences à l'IA, ils risquent de ne jamais développer cette capacité d'absorption. Une génération intellectuellement atrophiée ne pourra pas innover demain — même avec les meilleurs outils.
C'est un paradoxe magnifique. Pour construire l'économie innovante du futur, il faut peut-être élever une génération qui sait se passer d'innovation. Simplement parce que la créativité et la pensée critique se construisent dans la friction, pas dans la délégation.
Alors, quelles solutions pour sortir de ce piège ? Aghion et Johnson avancent plusieurs propositions, dont certaines sont politiquement explosives.
La première, c'est un "coalition of the willing" — un petit groupe de pays, emmené par la France et l'Allemagne, éventuellement rejoint par le Royaume-Uni, qui avancerait plus vite que le reste de l'Union sur les réformes structurelles. L'idée est de contourner l'inertie bruxelloise en créant un noyau dur de pays prêts à intégrer plus rapidement les marchés de capitaux, à harmoniser les réglementations, et à financer des projets communs de recherche. C'est une idée audacieuse, mais elle porte en elle une tension : si les pays les plus dynamiques avancent seuls, ne fragmentent-ils pas un peu plus le marché unique qu'ils cherchent à unifier ?
La deuxième, c'est le modèle danois de flexicurité. Le Danemark a réussi une synthèse remarquable : une flexibilité élevée pour les entreprises (embauche et licenciement faciles) combinée à une assurance salaire à 90% et un système de reconversion professionnelle massif. Ce modèle permet aux travailleurs de ne pas craindre le changement technologique — parce qu'ils savent qu'ils seront accompagnés — tout en laissant aux entreprises la liberté de réallouer leurs ressources vers les secteurs les plus productifs. C'est exactement le genre de compromis social dont l'Europe a besoin pour naviguer la transition IA.
La troisième, c'est la création d'agences de financement de type DARPA au niveau européen. Pas des guichets qui distribuent des subventions à tout le monde, mais des programmes à haut risque, long terme, avec une vraie tolérance à l'échec. Des programmes qui financent des chercheurs qui tentent des idées folles pendant dix ans et qui n'ont pas à justifier chaque dépense trimestriellement.
Et puis il y a la question des milliardaires et de la redistribution philanthropique. Aghion et Johnson suggèrent que plutôt que taxer la richesse startup non réalisée (ce qui pourrait décourager la création d'entreprises), les gouvernements devraient encourager les philanthropes à financer l'éducation et la recherche publique. C'est un sujet sensible — personne n'aime qu'on dise aux milliardaires ce qu'ils devraient faire de leur argent — mais la question mérite d'être posée.
Ce qui rend cette analyse particulièrement forte, c'est qu'elle ne tombe pas dans le piège du "copions le modèle américain". Oui, les États-Unis sont le leader mondial de l'innovation de rupture. Mais l'article le rappelle : ce leadership a un coût social énorme. Les "deaths of despair" — suicides, overdoses, alcoolisme — qui frappent les classes populaires américaines sont en partie le résultat d'une économie qui n'offre aucun filet de sécurité à ceux que la destruction créatrice laisse sur le bord de la route. L'Europe ne devrait pas importer cette fragilité sociale en même temps que le capital-risque américain.
Le modèle danois de flexicurité — et pas le modèle californien de "move fast and break things" — est peut-être la vraie voie européenne. Une innovation de rupture, oui, mais avec des garde-fous. Une destruction créatrice, oui, mais accompagnée d'une reconstruction sociale.
Finalement, ce que disent Aghion et Johnson, c'est que l'Europe n'a pas un problème de créativité. Elle a un problème de traduction. Elle sait produire des idées — elle ne sait pas les transformer en marchés. Les 25% de citations scientifiques qui viennent d'Europe sont la preuve que le vivier est là. Ce qui manque, ce n'est pas le talent, c'est l'infrastructure pour le transformer en valeur.
Et la question que l'analyse laisse ouverte — la vraie — est peut-être la plus difficile : est-ce que l'Europe veut vraiment devenir une économie d'innovation de rupture à l'américaine ? Ou est-ce qu'elle préfère rester ce qu'elle est — moins dynamique économiquement, mais plus stable, plus protectrice, plus humaine — en acceptant que ce choix a un coût en termes de croissance ?
Les solutions proposées par Aghion et Johnson, en particulier la flexicurité danoise, tentent d'offrir une troisième voie : innover sans sacrifier la cohésion sociale. Mais cette troisième voie n'existe pas encore à grande échelle. Le Danemark est un petit pays avec une culture homogène — transposer son modèle à l'ensemble de l'Union européenne, c'est tout sauf une formalité.
L'Europe a donc un choix à faire. Et ce n'est pas un choix technique entre des politiques économiques. C'est un choix politique sur le genre de société qu'elle veut être dans les prochaines décennies. Les économistes peuvent identifier les leviers — ils ne peuvent pas décider pour elle.