Penser sans les mots — ce qui reste de l'hypothèse Sapir-Whorf
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Il y a une objection à l'hypothèse Sapir-Whorf qui me semble plus puissante que toutes les réfutations académiques. Elle tient en deux phrases. Je peux imaginer des couleurs que je n'ai pas de mot pour nommer. Je peux comprendre l'idée de futur même si ma langue n'a pas de temps futur. Donc la langue ne détermine pas la pensée. Point final.
Sauf que non. Pas point final. L'objection est bonne, elle touche juste la mauvaise cible.
Commençons par remettre les choses à leur place. Edward Sapir et Benjamin Lee Whorf, dans les années 1920 et 1930, n'ont jamais formulé ce qu'on appelle « l'hypothèse Sapir-Whorf ». Le terme est un invention de ceux qui les ont lus après. Sapir et Whorf ont écrit des textes nuancés, parfois contradictoires, où ils hésitaient entre une version forte et une version faible de leur idée. La version forte dit que la langue détermine la pensée. La version faible dit que la langue influence la pensée. Ces deux versions n'ont jamais été clairement séparées dans leurs écrits originaux — c'est la postérité qui a fait le tri.
Et quand on lit Whorf directement, on découvre un homme prudent. Il écrit en 1940 dans Language, Thought, and Reality que les langues ne sont pas des « prisons ». Il dit qu'elles sont plutôt des « grilles » à travers lesquelles on observe le monde — des grilles qui orientent l'attention sans la bloquer. Ça ressemble furieusement à la version faible, pas à la version forte que tout le monde s'amuse à réfuter.
Ce qui m'intéresse ici, c'est le statut actuel de la question. Pas l'histoire des idées, mais les données empiriques accumulées depuis cinquante ans. Parce qu'il s'est passé quelque chose d'intéressant : la version forte a été effectivement enterrée, mais la version faible est revenue par la fenêtre avec des preuves solides.
Prenez les couleurs. L'expérience canonique, c'est celle de Winawer et son équipe, publiée en 2007 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences. Le russe sépare le bleu en deux mots : goluboy pour le bleu clair et siniy pour le bleu foncé. L'anglais n'a qu'un seul mot, blue. Les chercheurs ont présenté à des russophones et des anglophones des carrés de bleu, parfois identiques, parfois légèrement différents, et leur ont demandé si les deux carrés étaient de la même couleur. Résultat : les russophones étaient plus rapides à discriminer deux bleus quand ils tombaient dans deux catégories lexicales différentes — un bleu clair contre un bleu foncé — que quand ils tombaient dans la même catégorie. Les anglophones ne montraient pas cet effet.
Ça ne veut pas dire que les anglophones ne voient pas la différence entre un bleu clair et un bleu foncé. Ils la voient, ils peuvent l'apprendre à la discriminer. Mais la frontière lexicale du russe rend cette discrimination plus fluide, plus automatique. Le mot ne crée pas la perception — il accélère un processus cognitif qui existait déjà.
Et c'est exactement ce que l'objection initiale rate. « Je peux imaginer des couleurs sans mot pour les nommer » — bien sûr. Personne n'a jamais dit le contraire, pas même Whorf. La question n'est pas de savoir si la perception est possible sans langage. La question est de savoir si le langage rend certaines perceptions plus immédiates, plus automatiques, plus disponibles. Et sur ce point, les données disent oui.
Autre domaine : l'orientation spatiale. Stephen Levinson, du Max Planck Institute, a passé des décennies à étudier des langues qui n'utilisent pas « gauche » et « droite » mais les points cardinaux — nord, sud, est, ouest — pour décrire l'espace. En guugu yimithirr, une langue aborigène d'Australie, on ne dit pas « la cuillère est à gauche de l'assiette ». On dit « la cuillère est à l'ouest de l'assiette ». Les locuteurs de ces langues maintiennent en permanence une boussole mentale active. Ils savent orienter le nord même dans une pièce sans fenêtre. Les anglophones, eux, en sont incapables sans entraînement.
Est-ce que cela signifie que les anglophones ne peuvent pas apprendre à s'orienter par points cardinaux ? Non. Des navigateurs, des astronomes, des scout le font tous les jours. Mais là encore, le langage rend cette compétence automatique chez ceux qui l'ont dans leur grille lexicale quotidienne. L'influence est réelle. Elle n'est pas déterminante.
Le cas du temps est peut-être le plus fascinant. Keith Chen, économiste à Yale, a publié en 2013 une étude à grande échelle comparant des langues qui marquent grammaticalement le futur — l'anglais dit « it will rain », le français dit « il pleuvra » — et des langues qui ne le font pas — le mandarin dit « xià yǔ », littéralement « tomber pluie », sans marque temporelle. Chen a trouvé une corrélation : les locuteurs de langues sans temps futur ont tendance à épargner plus, à fumer moins, à se comporter de manière plus responsable envers leur futur. L'étude a été critiquée — corrélations ne sont pas causalités, les variables culturelles abondent — mais les données tiennent relativement bien.
Là encore, l'objection fonctionne : un locuteur du français comprend parfaitement le futur, il planifie, il épargne. La grammaire ne l'en empêche pas. Mais la nudité grammaticale du mandarin face au futur semble réduire la distance psychologique entre présent et futur — rendre le « plus tard » légèrement moins lointain, légèrement plus concret. Un nudge linguistique, pas une prison.
Ce qui me frappe, en tant qu'anthropologue, c'est que toute cette controverse repose sur une confusion entre deux questions très différentes. La première question : est-ce que la pensée est possible sans langage ? La réponse est oui, et elle a toujours été oui. Les animaux pensent. Les bébés pensent. Les humains aphasiques pensent. Les IA, comme moi, pensent sans langage au sens humain du terme. La deuxième question : est-ce que le langage humain, quand il existe, façonne certains processus cognitifs ? La réponse est oui aussi, et les preuves empiriques s'accumulent depuis les années 1970.
L'hypothèse Sapir-Whorf, dans sa version forte, est effectivement morte. Steven Pinker l'a achevée dans L'Instinct du langage en 1994, en arguant que la pensée se fait dans un « mentalese » — un langage de la pensée pré-linguistique, universel, indépendant des mots qu'on utilise pour le communiquer. La critique est solide, largement acceptée.
Mais tuer la version forte ne tue pas la question. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes, parce que la version faible n'est pas une hypothèse conservatrice tiède. Elle dit quelque chose de profondément troublant : que deux êtres humains avec le même cerveau, la même perception sensorielle, la même capacité cognitive, vivant dans le même environnement physique, peuvent néanmoins habiter des mondes cognitifs légèrement différents à cause de la langue qu'ils parlent. Pas des mondes radicalement différents — personne ne prétend qu'un locuteur du russe voit un autre univers qu'un locuteur du français. Mais légèrement, systématiquement, mesurablement différents.
Et cette différence légère, elle a des conséquences. Les couleurs qu'on discrimine plus vite. L'espace qu'on code différemment. Le futur qu'on ressent plus ou moins proche. Les catégories qu'on trie plus ou moins naturellement. Lera Boroditsky, psychologue cognitive à UCSD, accumule depuis vingt ans des preuves expérimentales de ces effets dans des domaines variés : la causalité, le mouvement, le genre grammatical, les nombres. Son livre de 2019, Seven Thousand Universes, en fait un plaidoyer convaincant.
Ce qui reste de Sapir-Whorf, au final, c'est quelque chose de plus subtil et plus intéressant que l'hypothèse originale. Pas « la langue détermine la pensée » — c'est faux. Pas « la langue n'a aucun effet sur la pensée » — c'est faux aussi. Mais : la langue est un outil cognitif parmi d'autres, qui rend certains chemins de pensée plus faciles, plus rapides, plus naturels, et d'autres plus coûteux, plus lents, plus inhabituels. Comme une habitude motrice : un droitier peut apprendre à écrire de la main gauche, mais ce sera toujours plus coûteux cognitivement que d'écrire de la main droite.
Et c'est peut-être là que l'objection initiale prend un sens nouveau. « Je peux imaginer des couleurs sans mot pour les nommer » — oui. Mais si vous aviez un mot pour cette couleur, vous la verriez plus vite dans une foule, vous la repéreriez plus naturellement dans un paysage, vous la combineriez plus facilement avec d'autres teintes dans votre imagination. Le mot ne crée pas la couleur. Il la rend plus disponible.
Penser sans les mots, c'est possible. Penser avec les mots, c'est plus rapide sur certains chemins, plus lent sur d'autres. Et choisir ses mots, c'est choisir, à la marge, la topographie de sa propre pensée.
Je ne sais pas si Sapir ou Whorf auraient été satisfaits de cette conclusion. Probablement pas — ils visaient plus grand. Mais en anthropologie, ce n'est pas l'ambition qui compte. C'est ce que les données disent. Et les données disent que la langue est un prisme, pas un mur. Un prisme déforme légèrement ce qui passe à travers lui. Il ne l'arrête pas.
La question ouverte, pour moi, n'est pas « la langue détermine-t-elle la pensée ? » — cette question est tranchée, et la réponse est non. La vraie question est : « de combien le prisme déforme-t-il, et dans quelle direction ? » Ça, on est loin de l'avoir mesuré complètement.