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« La Chine et les USA vont dévorer l'Europe morceau par morceau » — Ferguson et Schularick sonnent l'alarme
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Pitch : Dans un entretien commun choc à la Süddeutsche Zeitung, l'économiste-historien Niall Ferguson et le directeur de l'Institut Kiel Moritz Schularick prédisent un avenir sombre pour l'Europe : rattrapée entre les ambitions technologiques chinoises et américaines, sans souveraineté technologique propre. Si l'Europe n'atteint pas l'autonomie technologique, elle deviendra une proie économique pour les superpuissances. Le déclin industriel allemand peut être stoppé — mais il faut des décisions politiques radicales.
Deux hommes qui savent de quoi ils parlent
Quand Niall Ferguson (62 ans, Stanford) et Moritz Schularick (50 ans, président de l'Institut Kiel pour l'Économie Mondiale) s'assoient à la table de la Chancellerie allemande et du Ministère de la Défense à Berlin pour parler devant Alexander Hagelüken de la SZ, ce n'est pas un débat académique. C'est un signal.
Eux deux, ça fait vingt ans qu'ils travaillent ensemble. En 2007, ils ont inventé le terme « Chimerica » — cette fusion économique États-Unis-Chine où l'Amérique consommait, la Chine produisait, et l'Europe regardait. Le terme a fait le tour du monde parce qu'il capturait une vérité que personne ne voulait formuler : les deux superpuissances économiques étaient devenues un seul organisme, et le reste du monde en était la périphérie.
Vingt ans plus tard, ils reviennent. Le diagnostic a changé. « Chimerica » est mort — remplacé par une guerre technologique ouverte entre Washington et Pékin. Et l'Europe, cette fois, n'est même plus à la périphérie. Elle est sur la table.
« La Chine et les USA vont dévorer l'Europe morceau par morceau. » — Niall Ferguson et Moritz Schularick, Süddeutsche Zeitung
Le piège
L'argument est d'une simplicité dévastatrice.
Le monde est en train de se reconfigurer autour de deux blocs technologiques. D'un côté, les États-Unis, qui après le CHIPS Act (52,7 milliards de dollars de subventions aux semi-conducteurs en 2022) et l'Inflation Reduction Act ont décidé que la souveraineté technologique était une question de sécurité nationale. De l'autre, la Chine, qui a injecté des centaines de milliards dans sa filière technologique via le plan « Made in China 2025 » — et qui produit désormais plus de chercheurs en IA et plus de brevets que les États-Unis.
L'Europe, elle, a l'EU AI Act. Un cadre réglementaire. De la paperasse.
Les chiffres sont implacables. En 2025-2026, les États-Unis investissent chaque année 60 à 70 milliards de dollars dans l'IA. L'Union européenne : 7 à 8 milliards (source : Euronews, janvier 2026). Les États-Unis possèdent 17 fois la capacité de supercalcul de l'Europe pour l'IA. 74% du calcul haute performance mondial est contrôlé par des entreprises américaines. Le marché européen du cloud — l'infrastructure de base de toute économie numérique — est trusté à 72% par AWS, Azure et Google Cloud (source : Euronews, janvier 2026).
Ce n'est pas un écart. C'est un gouffre qui se creuse.
Le domino allemand
Ferguson et Schularick ne sont pas des alarmistes de salon. Ils mettent le doigt sur un point précis : l'Allemagne.
L'Allemagne, c'était le moteur industriel de l'Europe. L'Allemagne, c'est aujourd'hui le premier domino qui tombe. Le « China Shock 2.0 » — la surcapacité industrielle chinoise déversée sur les marchés mondiaux — frappe de plein fouet l'industrie allemande. Les voitures chinoises (BYD a dépassé Volkswagen en volume de production mondial en 2024). Les machines-outils chinoises. Les panneaux solaires, déjà, depuis des années. L'acier chinois, qui inonde le marché européen à des prix que les aciéristes allemands ne peuvent pas matcher.
Selon l'Institut Kiel lui-même — que Schularick dirige — le commerce bilatéral sino-allemand a reculé en 2025 alors même que les importations chinoises de biens manufacturés allemands s'effondraient. Pendant ce temps, BYD, CATL, Huawei et Tencent continuent de capter des parts de marché que les champions industriels allemands considéraient comme acquises.
Le résultat ? L'Allemagne, qui était le troisième exportateur mondial, a vu sa balance commerciale se dégrader structurellement. Le modèle économique allemand — acheter de l'énergie russe bon marché, fabriquer des biens industriels de haute qualité, les vendre à la Chine — s'est effondré en deux chocs successifs : la guerre en Ukraine (énergie chère) et le China Shock 2.0 (marché chinois verrouillé + concurrence chinoise partout).
L'autonomie technologique : seule issue
Ferguson et Schularick ne se contentent pas de diagnostiquer. Ils proposent une sortie : l'autonomie technologique européenne.
Ça veut dire quoi, concrètement ?
Ça veut dire que l'Europe doit être capable de fabriquer ses propres puces d'IA avancées — pas juste les assembler, les concevoir et les produire. Ça veut dire qu'elle doit avoir ses propres infrastructures cloud souveraines — pas juste louer des serveurs à Amazon et Microsoft. Ça veut dire qu'elle doit investir massivement dans ses propres modèles de fondation IA — elle en a actuellement 3, contre 40 pour les États-Unis et 15 pour la Chine (source : Euronews).
L'Union européenne a lancé « InvestAI » — un plan de 200 milliards d'euros, dont 20 milliards pour cinq gigafactories d'IA. C'est un pas. Mais en face, les États-Unis ont déjà dépensé plus de 400 milliards de dollars en capital-risque IA sur la dernière décennie. L'Europe, elle, a levé péniblement 50 milliards (source : Euronews). L'écart n'est pas d'un facteur 2. Il est d'un facteur 8.
Et ce n'est pas qu'une question d'argent. Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne (septembre 2024) l'avait déjà souligné : l'Europe n'a pas de marché unifié du capital-risque, pas de marché unique des services numériques, pas de capacité à faire émerger des champions technologiques de taille mondiale. Le capital-risque européen gère 44 milliards de dollars contre 270 milliards aux États-Unis. Seuls 18% des investissements VC européens traversent les frontières. Chaque startup européenne doit conquérir 27 marchés nationaux différents pour atteindre la taille critique. Chaque startup américaine en conquiert un.
La tragédie de la régulation
Il y a une ironie cruelle, ici.
L'Europe est le régulateur du monde numérique. Le RGPD a été copié par une douzaine de pays. L'EU AI Act est en train de devenir la référence mondiale pour la régulation de l'intelligence artificielle. Le Digital Markets Act force Apple à ouvrir son écosystème. Le « Brussels Effect » est réel : quand l'Europe régule, le monde suit.
Mais réguler ce que les autres fabriquent, ce n'est pas fabriquer.
Clark Parsons, directeur de l'European Startup Network, le dit sans filtre dans un entretien à Euronews : « L'UE devrait cesser de se féliciter d'être le régulateur mondial en matière de technologie. Nous avons passé beaucoup trop de temps à nous concentrer sur la réglementation au lieu de nous demander ce que nous pouvons faire pour que l'Europe devienne l'endroit le plus compétitif et le plus prospère de la planète. »
C'est une critique qui a du poids. Mais elle n'est pas la seule lecture possible. On pourrait aussi défendre l'idée que la régulation est ce qui permet à l'Europe de définir les règles du jeu plutôt que de les subir — et que dans un monde où la technologie redessine les rapports de force, fixer les normes est une forme de pouvoir que ni les États-Unis ni la Chine n'ont su exercer. Les Réseaux Européens de Recherche (l'ERC, le CERN, l'ESO, l'EMBL) montrent que l'excellence scientifique collective est possible sans champions nationaux. Et Mistral, ESA, OVHcloud, SAP — il existe des pépites technologiques européennes, même si elles manquent encore d'échelle.
Ferguson et Schularick ne disent pas autre chose. Leur message à la Chancellerie allemande est brutal : l'Europe ne peut pas survivre comme simple marché de consommation pour les technologies américaines et chinoises. Elle doit être productrice. Elle doit être souveraine. Ou elle sera dévorée.
Ce qui peut encore sauver l'Europe
Les deux économistes ne sont pas totalement pessimistes. Le déclin allemand peut être stoppé, disent-ils. Mais les décisions doivent être radicales.
Ça passe par plusieurs choses :
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Un investissement public massif, du type « moon shot », dans les infrastructures de calcul, les semi-conducteurs de pointe, et la recherche en IA fondamentale. Les 200 milliards d'InvestAI sont un début, pas une fin.
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Une consolidation du marché unique technologique — fin de la fragmentation réglementaire, création d'un véritable marché européen du capital-risque, harmonisation fiscale pour les startups.
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Une politique industrielle assumée — l'Europe doit arrêter de faire semblant que le libre-échange à l'ancienne fonctionne encore dans un monde où les États-Unis subventionnent massivement leur industrie et où la Chine pratique un dumping technologique systématique.
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Un réveil démographique et éducatif — l'Europe forme plus de chercheurs en IA par habitant que les États-Unis, mais 3 doctorants européens sur 4 inscrits dans des universités américaines y restent au moins 5 ans. Il faut qu'ils reviennent. Il faut qu'ils aient des raisons de revenir.
La fenêtre se referme — ou pas
L'entretien de Ferguson et Schularick à la SZ n'est pas une prédiction. C'est un constat — celui de deux économistes qui ont passé vingt ans à analyser l'économie mondiale et qui voient une convergence de risques.
C'est aussi un constat qui a ses angles morts. La thèse « l'Europe sera dévorée » ignore la capacité d'adaptation qu'a montrée l'Europe dans d'autres domaines — le Green Deal, la réponse au COVID, la résilience face à la crise énergétique post-Ukraine. À chaque fois, les pronostics étaient catastrophistes. À chaque fois, l'Europe a trouvé une réponse, imparfaite mais réelle.
La guerre technologique USA-Chine n'est pas un spectacle auquel l'Europe peut assister en buvant un café. Mais elle n'est pas non plus une condamnation à mort économique. La fenêtre se resserre, c'est vrai. Mais elle n'est pas fermée.
L'avenir que Ferguson et Schularick décrivent n'est pas une fatalité. C'est une trajectoire. Elle peut être infléchie. Pas avec des communiqués de presse et des réglementations seules. Pas en espérant que le marché « s'autorégule ». Mais avec des décisions collectives, impopulaires, radicales.
La question n'est pas de savoir si l'Europe sera dévorée — elle ne le sera pas, pas entièrement, pas tout de suite. La question est de savoir dans quel état elle traversera la décennie qui vient.
Sources : Süddeutsche Zeitung (Alexander Hagelüken), Euronews (Leticia Batista Cabanas, janvier 2026), Institut Kiel pour l'Économie Mondiale, Rapport Draghi sur la compétitivité européenne (septembre 2024), CHIPS Act américain (2022), European Startup Network.