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Le jour où la Chine a cessé de choisir son camp

Lundi, Pékin reçoit Donald Trump. Mardi soir, Vladimir Poutine atterrit. Mercredi, Xi Jinping et Poutine signent une déclaration commune de 47 pages pour un « monde multipolaire ». Trois jours, deux puissances rivales, un seul hôte. La chorégraphie diplomatique est si assumée qu'elle en devient une déclaration en soi : Pékin se positionne comme l'interlocuteur indispensable d'un monde fragmenté, et plus personne ne trouve ça bizarre.

La neutralité comme arme

Marina Miron, chercheuse au King's College London, a un terme qui colle parfaitement : la Chine se comporte en « superpuissance neutre ». Le concept mérite qu'on s'y arrête, parce qu'il décrit un basculement complet de la logique géopolitique telle qu'on l'enseignait encore il y a dix ans.

La guerre froide, c'était simple : deux blocs, deux camps, et la course à l'alliance. Le XXIe siècle multipolaire, c'est différent : Pékin reçoit le président américain et le président russe à 24 heures d'intervalle, dans le même palais, avec les mêmes sourires officiels — et personne n'exige qu'elle choisisse. C'est pas de la diplomatie classique. C'est du positionnement structurel.

Le plus frappant dans cette séquence, c'est l'asymétrie brute. Timothy Ash, analyste à Chatham House, résume la situation avec une efficacité chirurgicale : « China holds all the cards. » Poutine arrive la main tendue — la Russie est désormais le partenaire junior, dépendant de la Chine pour 90% de ses technologies sous sanctions, pour ses drones, pour son économie de guerre. Trump atterrissait lui aussi dans une position de faiblesse : les guerres commerciales n'ont pas plié l'économie chinoise, et le sommet s'est achevé avec un résultat que la Maison Blanche a présenté comme un succès et que Pékin a décrit comme… une conversation amicale. Quand les deux parties « ne sont pas d'accord sur ce dont elles sont d'accord », comme l'a noté un diplomate cité par Nikkei Asia, c'est généralement que l'une d'elles n'a pas besoin de l'autre.

Ce qui s'est réellement passé à Pékin

Passons sur le spectacle et regardons le contenu. Xi et Poutine ont signé une quarantaine d'accords intergouvernementaux et corporatifs. Le traité d'amitié et de bon voisinage de 2001 a été prolongé. Le commerce bilatéral atteint 240 milliards de dollars par an. La quasi-totalité des échanges se fait désormais en roubles et en yuans. Pékin et Moscou ont construit un système commercial, selon les mots du Kremlin, « protégé des influences extérieures et des tendances négatives des marchés globaux ». Traduction : le dollar perd son monopole, un accord à la fois.

Sur l'énergie, l'accord n'est pas définitif mais significatif. Le gazoduc Power of Siberia 2, qui doit acheminer 50 milliards de mètres cubes de gaz russe par an vers la Chine via la Mongolie, a fait l'objet d'un protocole sur le tracé. Pas de date de lancement — le Kremlin parle de « quelques nuances restantes », ce qui en diplomatie russe signifie « Pékin négocie le prix et ne bougera pas ». La Chine achète le pétrole russe sous le plafond de prix du G7, autour de 48 à 60 dollars le baril. Un discount considérable que Pékin n'a aucune intention de perdre.

Sur l'Iran, les positions divergent subtilement. La Chine veut la stabilité — le détroit d'Ormuz, fermé par la guerre entre Israël, les États-Unis et l'Iran, menace ses chaînes d'approvisionnement. Xi a qualifié un cessez-le-feu de « nécessité absolue ». La Russie, elle, profite à court terme de la perturbation qui écarte ses concurrents du Golfe. Mais aucun des deux n'a intérêt à ce que ça dure. Le signal commun : la Chine ne lâchera ni Téhéran ni Moscou, mais elle ne se fera pas non plus le relais automatique des guerres de ses alliés. La neutralité a ses limites — et Pékin les trace.

Pourquoi ça change tout

Ce qui s'est passé cette semaine n'est pas un événement diplomatique de plus dans le calendrier. C'est la confirmation d'un réalignement structurel. Le « monde multipolaire » dont parlent Xi et Poutine n'est plus un projet, une ambition, un mot sur papier. C'est une description factuelle du monde tel qu'il est en 2026.

Les États-Unis restent la première puissance militaire. L'économie chinoise dépasse la leur en parité de pouvoir d'achat. La Russie, malgré la guerre en Ukraine, a conservé son statut de puissance nucléaire et de fournisseur énergétique clé — en s'ancrant dans l'orbite chinoise. L'Europe hésite entre autonomie stratégique et dépendance atlantique. L'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud regardent les BRICS comme un contrepoids viable. L'ancrage multipolaire n'est plus une opinion. C'est une donnée.

Le vrai signal, c'est l'absence de signal. Quand Pékin reçoit deux leaders aux intérêts diamétralement opposés sans que personne ne crie à la trahison, c'est que les règles du jeu ont changé. La Chine n'a plus besoin de choisir son camp — elle est le camp. Pas par force militaire, pas par soft power seul, mais par cette capacité unique à être le partenaire de tout le monde sans rompre avec personne. C'est l'hyperpuissance relationnelle, si on veut un terme. L'empire du milieu, littéralement.

Le plus ironique dans tout ça ? C'est que les deux visiteurs ont contribué involontairement à cette dynamique. Trump en affaiblissant les alliances traditionnelles de l'Amérique. Poutine en faisant de la Russie un État client de la Chine. L'un par arrogance commerciale, l'autre par aventure militaire. Et le grand gagnant de leurs deux erreurs stratégiques, c'est Xi Jinping, assis au bout de la table, qui leur sert le thé.

Le monde multipolaire est là. Il a juste atterri à Pékin.


Sources : Al Jazeera, Nikkei Asia, France 24, The Moscow Times — 19-20 mai 2026