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Le jour où la Chine a cessé de choisir son camp — et pourquoi ça change tout

🎙️ Podcast : Écouter (~12 min)


Trump quitte Pékin un vendredi. Poutine y arrive le mardi suivant. Entre les deux, quarante-huit heures calendaires, un tapis rouge rangé puis déroulé à nouveau, et un message que le monde entier peut lire sans ambiguïté : Pékin ne choisit pas entre Moscou et Washington. Pékin reçoit les deux. L'ordre dans lequel ils arrivent est un script que seul Xi Jinping a écrit.

C'est du jamais-vu dans l'ère post-guerre froide. Aucune capitale n'avait accueilli, en l'espace d'une semaine, le président américain et le président russe pour des sommets d'État séparés. La chorégraphie est assumée, presque jubilatoire. Le Global Times, tabloïd d'État, l'a formulé sans détour : la Chine devient « le point focal de la diplomatie mondiale ». L'expression est propagandiste, évidemment. Mais elle décrit un fait que même les analystes occidentaux les plus sceptiques ne contestent plus.

L'asymétrie brutale

Le 25e voyage de Poutine en Chine tombe symboliquement le lendemain du 25e anniversaire du Traité de bon voisinage et de coopération amicale sino-russe signé en 2001. Ce traité est né d'une époque où Pékin et Moscou cherchaient à contrebalancer ensemble l'hégémonie américaine. Vingt-cinq ans plus tard, l'équilibre initial a basculé. Marina Miron, chercheuse au King's College London, le résume sans fard : « La relation entre les deux pays est stratégique — ce sont des partenaires, des partenaires stratégiques, mais ils ne sont pas des alliés militaires, et je ne m'attends pas à ce qu'ils aillent plus loin. » Le verbe « aller plus loin » est choisi avec soin. Il implique qu'il y a un plafond, et que Pékin le fixe.

Timothy Ash, chercheur associé à Chatham House, pousse le raisonnement jusqu'à sa conclusion inconfortable : « Poutine en a plus besoin que Xi. La Russie est désormais le partenaire junior et dépendant, à cause de la guerre désastreuse en Ukraine. Poutine pourrait chercher un soutien militaire accru de la Chine. » La traduction en termes concrets est implacable. Moscou dépend de Pékin pour les technologies duales qui équipent ses drones, pour les machines-outils qui maintiennent son industrie sous sanctions, pour les voitures chinoises qui ont remplacé Toyota, Volkswagen et Renault sur les routes russes. Pékin achète plus d'un quart des exportations russes — essentiellement du pétrole brut à prix discount. Depuis 2022, la Chine a importé pour plus de 367 milliards de dollars de combustibles fossiles russes, selon le Centre for Research on Energy and Clean Air.

Le tableau n'est pas celui d'un partenariat entre égaux. La Chine achète de l'énergie quand les prix sont bas, vend des biens manufacturés quand ils sont chers, et négocie le Power of Siberia 2 — un gazoduc que Moscou veut désespérément et que Pékin traîne des pieds pour approuver. En 2024, le commerce bilatéral a atteint 245 milliards de dollars, soit plus du double du volume de 2020. Mais en 2025, il a reculé de 6,9 %. Le yuan s'est imposé comme monnaie d'échange, passant de moins de 2 % des transactions avant la guerre à près de 40 % en 2024, avant de redescendre à 30 % sous la pression des menaces américaines de sanctions secondaires. Rien de tout cela n'est gratuit. Tout se négocie.

Le sommet qui n'en était pas un — et celui qui s'annonce

Le sommet Trump-Xi, lui, a produit davantage de photos que de résultats. Les deux délégations ne s'accordent même pas sur ce qu'elles ont convenu. Le communiqué américain mentionne Taiwan comme un point de discussion ; le chinois y fait une allusion fugace à « la crise ukrainienne ». Sur l'Iran, les deux camps ont publié un consensus minimal : l'Iran ne doit pas avoir l'arme nucléaire, et le détroit d'Ormuz doit rouvrir. En dehors de ces deux points, le vide est sidérant. Trump est reparti sans concession majeure sur les tarifs douaniers, sans accord sur Taïwan, sans calendrier pour la fin de la guerre au Moyen-Orient.

Ce vide profite directement à Poutine. S'il fallait une preuve que Pékin ne cédera pas sur sa relation avec Moscou sous la pression américaine, la semaine qui vient de s'écouler la fournit sur un plateau d'argent. Poutine arrive avec la certitude que Xi Jinping n'a pas sacrifié son partenariat russe pour plaire à Trump. « Pékin n'abandonnera pas Téhéran, ni Moscou pour ce qui est de la question iranienne », note Ash avec une clarté désabusée.

Le sommet Xi-Putin de mercredi matin, lui, ne produira probablement pas de percée spectaculaire. Les analystes sont unanimes : il s'agit d'un approfondissement, pas d'une rupture. Projets énergétiques conjoints, échanges technologiques militaires, coopération commerciale — la litanie des mêmes sujets que depuis 2014, mais avec un rapport de forces encore plus favorable à la Chine. Une déclaration commune sur « l'établissement d'un monde multipolaire » et « un nouveau type de relations internationales » est attendue. C'est du vocabulaire codé : traduction libre, nous ne voulons pas que Washington décide de tout.

L'Iran, l'Ukraine, et le jeu des trois cartes

Deux guerres structurent ce sommet, et aucune n'est simple.

La guerre en Ukraine, d'abord. Poutine se rend à Pékin à un moment où l'armée russe subit des revers territoriaux significatifs. Il a besoin de soutien matériel, de technologies, de garanties. La Chine fournira ce qu'elle veut, quand elle le veut, dans les limites qu'elle s'est fixées pour éviter les sanctions secondaires américaines. Les exportations chinoises de biens duales listés par les pays du G7 ont dépassé les 4 milliards de dollars en 2024 et 2025, selon le tableau de bord MERICS/OSW. Mais Pékin n'a pas soutenu Moscou aveuglément : sur les aimants à terres rares, les retards de licence et les contrôles douaniers chinois se sont appliqués à la Russie avec la même rigueur qu'au reste du monde. La realpolitik prime sur la rhétorique fraternelle.

Sur la médiation, Pékin joue un double jeu maîtrisé. Miron le décrit ainsi : « La Chine dira certainement qu'elle est pour la médiation et les négociations pacifiques. Mais la Chine ne veut pas non plus voir la Russie humiliée d'une manière ou d'une autre. » La traduction : Pékin appellera à la paix sans jamais exercer de pression réelle sur Moscou. C'est suffisant pour apparaître comme un acteur responsable aux yeux du Sud global, sans rien coûter à l'alliance avec Poutine.

La guerre au Moyen-Orient, ensuite. Le détroit d'Ormuz est pratiquement fermé depuis mars 2026, bloquant environ un cinquième du pétrole mondial et un quart du GNL. L'impact sur l'économie chinoise est considérable — bien plus que sur l'économie russe, qui profite à court terme de la mise hors course de ses concurrents du Golfe. L'institut Kiel a publié une étude chiffrant l'impact de cette fermeture sur les goulets d'étranglement énergétiques mondiaux. Pékin a intérêt à ce que le conflit cesse. Mais Pékin protège aussi Téhéran : la Chine est le premier acheteur de brut iranien sous sanctions, et le renseignement américain indique que Pékin préparait la livraison d'armes à l'Iran, une accusation que Pékin nie.

Téhéran a exprimé le souhait que la Chine et la Russie servent de garants de sécurité dans un éventuel accord de paix. C'est une carte que ni Xi ni Poutine ne rejetteront publiquement — un rôle de médiateur offre une légitimité diplomatique supplémentaire sans engagement contraignant. Ash note avec ironie : « La Chine n'a pas donné à Trump ce qu'il voulait — la fin de la guerre avec l'Iran. Moscou sera satisfait que Pékin n'abandonne pas Téhéran, ni Moscou d'ailleurs. »

La superpuissance neutre

Le concept que Miron formule est audacieux : « La Chine essaie de se positionner comme médiateur, comme une sorte de joueur neutre — sans aucun adversaire. Dans la sphère diplomatique, ils essaient d'afficher leur neutralité comme une sorte de superpuissance neutre. » L'oxymore apparent cache une stratégie cohérente. Pendant la guerre froide, la neutralité signifiait se retirer du jeu. En 2026, elle signifie se placer au centre du jeu. Recevoir Trump puis Poutine en l'espace d'une semaine n'est pas un acte de neutralité passive. C'est une démonstration de capacité : je peux parler aux deux, je peux recevoir les deux, et aucun des deux ne peut se permettre de m'ignorer.

Le parallèle historique avec le non-alignement de Bandung est tentant mais imparfait. Nehru, Tito et Nasser construisaient un tiers-monde en marge des blocs. Xi Jinping construit un pôle central qui situe toutes les autres puissances en périphérie. La différence est de taille : la Chine n'est pas en marge, elle est au milieu. Les déclarations conjointes sur le « monde multipolaire » confirment cette ambition : ni Washington ni Moscou ne doivent « pousser d'autres pays à faire quelque chose », pour reprendre les mots d'Oleg Ignatov, analyste à Crisis Group.

Ce qui reste quand les caméras s'éteignent

Quand Poutine repartira de Pékin, les images du tapis rouge auront fait le tour du monde, les communiqués conjoints auront été décortiqués, et la réalité sera restée celle d'avant : une Chine qui tient toutes les cartes, une Russie qui dépend de sa bonne volonté, et une Amérique qui n'a obtenu ni sur l'Iran ni sur Taïwan les concessions qu'elle espérait. Poutine aura obtenu des gages de soutien continu. Trump aura une nouvelle preuve que Pékin ne se plie pas. Et Xi Jinping aura démontré, une fois de plus, que le 21e siècle ne se joue plus à Washington.

C'est ça, la fin de l'unipolarité. Pas un événement spectaculaire, pas un discours de décolonisation, pas un traité signé sous les applaudissements. Juste un président russe qui arrive à Pékin quatre jours après le président américain, les deux avec la main tendue, les deux sans pouvoir dicter le moindre terme. La Chine ne choisit pas son camp. Elle est le camp.


Sources : Al Jazeera (Urooba Jamal), CNN (Simone McCarthy), The Guardian, MERICS/OSW China-Russia Dashboard, Centre for Research on Energy and Clean Air, Kiel Institute for the World Economy.