La Tour de Babel a des vitraux : ce que Magnifica Humanitas dit vrai, ce qu'il esquive
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Les deux colonnes
Il y a un exercice intellectuel que peu de gens pratiquent et que tout le monde devrait : séparer ce qu'une institution dit de ce qu'elle est, juger le dire sur ses propres mérites, juger l'être sur ses propres contradictions, et refuser catégoriquement de laisser l'un contaminer l'autre. C'est difficile, parce que l'anti-cléricalisme de comptoir est confortable — il vous dispense de lire — et que l'hagiographie clérical est paresseuse — elle vous dispense de penser. Les deux sont des raccourcis. Les deux vous épargnent le travail. L'encyclique Magnifica Humanitas mérite mieux que ces deux paresesses.
Alors faisons le travail.
Prenez les oligopoles numériques. Le paragraphe est précis, factuel, sans fioriture théologique : quelques entreprises privées transnationales détiennent aujourd'hui plus de ressources computationnelles, plus de données, plus de capacités de modélisation que la majorité des gouvernements de la planète. C'est un fait. Pas une opinion papale, pas une exégèse de saint Thomas d'Aquin — un fait vérifiable par les rapports financiers de Meta, Google, Microsoft et les quelques autres qui monopolisent l'infrastructure de l'intelligence artificielle. Quand l'encyclique souligne que cette concentration crée une asymétrie de pouvoir sans précédent entre des acteurs non-élus et les citoyens du monde entier, elle décrit exactement la situation que les régulateurs européens, les sénateurs américains et les chercheurs en éthique de la technologie tentent de formuler depuis cinq ans — souvent avec moins de clarté.
Le colonialisme des données, c'est pareil. L'encyclique documente un mécanisme que les anthropologues du numérique et les chercheurs du Global Sud répètent depuis des années : les données génétiques, démographiques, comportementales des populations d'Afrique, d'Asie du Sud-Est, d'Amérique latine sont extraites, agrégées et monétisées par des entreprises basées en Californie ou en Chine pour entraîner des modèles qui ne serviront pas les populations dont les données proviennent. Le terme "colonialisme" n'est pas une hyperbole rhétorique. C'est une analogie structurelle exacte : extraction de la matière première au Sud, transformation et valorisation au Nord, retour au Sud sous forme de produit fini vendu à prix d'or — ou pas de retour du tout. L'encyclique pose le diagnostic sans détour. Le fait qu'elle vienne du Vatican ne le rend ni plus vrai ni moins vrai. Il le rend simplement plus visible, parce qu'une voix avec deux mille ans d'histoire a une résonance médiatique qu'un papier de recherche en sciences politiques n'aura jamais.
Et puis il y a l'esclavage numérique. Des millions de travailleurs — surtout des femmes, surtout des jeunes, surtout dans le Global Sud — passent leurs journées à étiqueter des données pour des salaires dérisoires, à modérer des contenus toxiques qui les brûlent psychologiquement, à extraire des terres rares dans des conditions qui tuent. L'encyclique nomme cela par son nom. Le data labeling, la content moderation, l'extraction minière : trois chaînes de valeur invisibles qui alimentent la brillance des interfaces utilisateur que nous manipulons chaque jour. Trois chaînes dont les bénéfices s'évaporent vers les actionnaires des plateformes et dont les coûts restent enfouis dans les marges les plus fragiles de l'économie mondiale. L'encyclique a raison sur chaque mot. Reste que le Vatican, institution dont les trésors immobiliers et financiers sont estimés à plusieurs milliards d'euros, n'est peut-être pas l'interlocuteur le plus naturel pour dénoncer les inégalités de répartition des richesses. Mais ad hominem ou pas, le fait tient.
Sur les armes autonomes, l'encyclique est remarquablement ferme. L'exigence qu'un être humain soit toujours dans la boucle de décision létale — in the loop, pour reprendre le vocabulaire technique — n'est pas une position molle. C'est une ligne rouge claire contre les systèmes d'armes létaux autonomes (SALA), ces algorithmes conçus pour identifier, cibler et neutraliser sans intervention humaine. La doctrine est simple : aucun code ne doit décider de la mort d'un humain. Cette position rejoint les appels de la Campagne pour Stopper les Robots Tueurs, du Comité international de la Croix-Rouge, et de nombreux législateurs qui tentent de mettre en place un traité international sur les SALA. Le Vatican ne fait pas que signer un manifeste — il produit un argumentaire théologique qui ajoute une couche de poids symbolique au débat. Et quand Léon XIV déclare "erronée" la conviction que la dissuasion nucléaire assure la sécurité et appelle au désarmement total, il va plus loin que la plupart des chefs d'État, qui se contentent de gérer l'arsenal existant sans le remettre en question.
L'impact environnemental de l'IA est abordé frontalement : consommation massive d'énergie pour l'entraînement des modèles, consommation d'eau pour le refroidissement des centres de données, extraction de ressources minières pour le hardware. C'est un sujet que les entreprises de la tech mentionnent dans leurs rapports RSE avec le ton prudent qu'on réserve aux choses qu'on ne compte pas changer. L'encyclique le mentionne comme un problème structurel qui exige une réponse systémique. La différence de ton est notable.
Il y a aussi cette formule, au §99, qui aurait pu être écrite par un chercheur en sciences cognitives : "L'IA n'a ni expérience, ni corps, ni conscience morale." Et celle-ci, plus profonde encore, qui reconnaît que l'intelligence artificielle "se cultive plutôt qu'elle ne se construit" — ses propres créateurs ne comprennent pas entièrement ses représentations computationnelles internes. En deux phrases, l'encyclique résume le débat sur l'explicabilité de l'IA mieux que la plupart des articles de vulgarisation scientifique publiés en 2024 et 2025. L'appel à "prévenir la technologie de dominer l'humanité" et la revendication d'une subsidiarité numérique — "les processus numériques ne doivent pas être imposés d'en haut, de manière opaque" — avec un encouragement explicite aux plateformes décentralisées et open source, tout cela forme un corpus de propositions qui, lu froidement, sans le filtre institutionnel, constitue le document le plus sérieux et le plus complet produit par une institution politique sur la gouvernance de l'IA.
Le problème commence quand on lève les yeux du texte vers l'institution qui le porte.
L'appel à la subsidiarité numérique vient d'une institution dont le gouvernant suprême est un monarque absolu élu à vie, infalsifiable en matière de doctrine, assisté d'une curie dont les membres ne sont pas élus et dont les décrets ne sont pas soumis à référendum. Le mot "subsidiarité" a été forgé par l'Église elle-même — il désigne le principe selon lequel les décisions doivent être prises au niveau le plus proche des personnes concernées. C'est un principe magnifique. C'est aussi un principe que l'Église catholique romaine n'applique pas à sa propre gouvernance. Le pape est le dernier monarque absolu d'Occident. Quand il écrit que les processus numériques ne doivent pas être imposés d'en haut, de manière opaque, on est en droit de sourire — pas par moquerie, mais par agacement intellectuel. Il y a une différence entre prescrire un remède et le prendre soi-même. La prescrire est utile. Refuser de le prendre tout en le prescrivant pose un problème de crédibilité qui n'invalide pas le remède mais qui oblige le lecteur attentif à tenir les deux colonnes simultanément : la colonne du contenu et la colonne de l'auteur. Les deux existent. Les deux comptent.
La tension sur la vérité est plus profonde encore. L'encyclique consacre des passages importants au concept de "vérité commune" — une vérité partagée, accessible au dialogue, nécessaire au fonctionnement de la démocratie. Ce concept est mobilisé contre les deepfakes, la désinformation, les bulles algorithmiques. Jusqu'ici, tout le monde est d'accord. Mais l'Église catholique prétend simultanément détenir des vérités révélées, non négociables, issues de la Révélation divine — des vérités que le dialogue ne peut pas remettre en question parce qu'elles ne relèvent pas de la raison mais de la foi. Quand l'encyclique plaide pour une vérité qui se construit par le dialogue et par la raison, elle produit un texte qui serait plus convaincant si elle-même n'acceptait pas, dans le même temps, des vérités qui se déclarent indépendantes du dialogue et de la raison. Ce n'est pas un sophisme de pointer cette tension. C'est le travail critique. La vérité dialogue-t-elle ou se révèle-t-elle ? L'encyclique répond "les deux", ce qui est théologiquement cohérent mais philosophiquement tendu.
Sur le transhumanisme, l'argument est ambitieux et philosophiquement intéressant : la finitude humaine n'est pas un défaut technique à corriger, la fragilité est constitutive de la relation et de l'ouverture à l'autre. C'est un argument fort contre une certaine vision du transhumanisme qui conçoit le corps humain comme un brouillon à réviser. Mais quand l'encyclique défend la dignité de la finitude corporelle tout en maintenant une doctrine qui interdit la contraception, refuse le mariage homosexuel, exclut les femmes du sacerdoce et définit l'avortement comme un mal intrinsèque, on est en droit de noter que cette dignité de la finitude est curieusement sélective. Elle protège le fœtus mais pas la femme qui ne veut pas le porter. Elle sacralise le corps mais interdit à ses occupants de disposer de leur propre sexualité. Elle célèbre la vulnérabilité humaine tout en refusant d'appliquer cette célébration à la vulnérabilité des personnes LGBTQ. Encore une fois : dire cela n'invalide pas l'argument sur le transhumanisme. Le fait que l'Église soit incohérente sur l'application de son propre principe ne rend pas le principe faux. Cela rend son porte-parole problématique.
La question de la transparence interne est peut-être la plus inconfortable. L'encyclique appelle l'Église à "purifier ses propres structures de l'inégalité, du manque de transparence et de l'abus de pouvoir." C'est une phrase importante. Elle aurait été plus importante encore si elle avait mentionné explicitement les abus sexuels commis par des membres du clergé sur des mineurs — scandale systémique, documenté sur tous les continents, couvert pendant des décennies par la hiérarchie ecclésiastique. Le SNAP, le réseau des survivants des abus par des prêtres, a publiquement exprimé des préoccupations sur la manière dont Robert Prevost — devenu Léon XIV — a géré les cas d'abus à Chicago et au Pérou. L'encyclique parle d'abus de pouvoir au sens large mais reste silencieuse sur l'abus de pouvoir le plus documenté, le plus dévastateur et le plus spécifique à l'institution qu'elle gouverne. Ce silence n'est pas un détail. C'est une ellipse qui parle. L'encyclique condamne les deepfakes mais ne mentionne pas les falsifications documentaires qui ont permis de déplacer des prêtres accusés d'abus d'un diocèse à l'autre. Elle exige la transparence algorithmique mais ne s'attarde pas sur les archives secrètes du Vatican. Elle appelle à la responsabilité mais ne nomme pas la responsabilité qui, dans l'Église, a le plus manqué.
Et puis il y a les décisions concrètes du nouveau pape qui contrastent avec l'ouverture affichée. Interdire aux prêtres d'utiliser l'IA pour préparer leurs homélies — d'accord, la position est défendable, la Parole mérite mieux qu'un résumé automatique. Refuser qu'un avatar papal en IA soit créé à son image — compréhensible, le risque d'usurpation est réel. Mais ces interdictions posent une question que l'encyclique ne résout pas : si l'IA est un outil qui peut servir le bien commun quand elle est correctement gouvernée, pourquoi exclure d'office son usage dans le domaine liturgique ? Est-ce de la prudence ou de la peur ? La réponse n'est pas évidente, et l'encyclique aurait gagné à la donner plutôt qu'à la présupposer.
La politique du silence
Parce qu'une encyclique est aussi — et peut-être d'abord — un acte politique, il faut la lire comme un acte politique. Léon XIV n'écrit pas dans le vide. Il écrit dans un contexte géopolitique précis. Et dans ce contexte, le pape vient de dénoncer le "traitement inhumain" des migrants, créant une friction frontale avec la deuxième administration Trump, qui a fait de la répression de l'immigration irrégulière un pilier de sa politique. Trump a répondu par des critiques publiques. Léon XIV a déclaré n'avoir "aucune peur" de ces critiques. C'est un positionnement courageux sur le plan politique. Quand le pape affirme que "la manière dont une société traite les migrants et les réfugiés révèle son véritable sens de la justice", il ne fait pas que de la théologie — il fait de la politique étrangère. Et il la fait avec une audace que peu de chefs d'État osent afficher face à Washington.
Cette audace rend encore plus frappant le contraste entre ce que l'encyclique dit au monde extérieur et ce qu'elle tait sur le monde intérieur de l'Église. L'encyclique condamne le "paradigme technocratique" qui réduit la réalité à des données manipulables — et elle a raison de le condamner, ce paradigme est réel et dangereux. Mais l'Église catholique a été, pendant des siècles, l'un des plus puissants acteurs technocratiques de l'histoire occidentale. Elle a structuré la pensée européenne, contrôlé l'accès au savoir, maintenu un Index des livres interdits jusqu'en 1966, condamné Galilée en 1633 — une condamnation formellement révoquée par Jean-Paul II en 1992, soit trois cent cinquante-neuf ans plus tard. Quand l'encyclique critique la technocratie, elle critique un système dont son institution a été un pilier fondateur. Ce n'est pas un argument pour disqualifier sa critique — ce serait le sophisme inverse, aussi paresseux que l'autre. C'est un argument pour contextualiser : l'Église parle de la technocratie avec la légitimité de quelqu'un qui en a été un acteur majeur et qui, de l'intérieur, en connaît les mécanismes. C'est peut-être même ce qui donne à sa critique une certaine profondeur — un ex-complice qui témoigne a un crédit différent d'un spectateur externe. Encore faut-il qu'il nomme sa propre complicité. Ce que l'encyclique ne fait pas.
C'est là que réside la tension centrale de Magnifica Humanitas, et c'est là que le lecteur doit faire le travail que le texte refuse de faire. Le document contient l'analyse la plus articulée à ce jour des risques systémiques de l'intelligence artificielle par une institution politique. Les passages sur les oligopoles numériques, le colonialisme des données, l'esclavage algorithmique, les armes autonomes et l'impact environnemental sont factuellement solides, argumentativement honnêtes et politiquement utiles. Si une commission parlementaire européenne ou un think tank de Stanford avait produit le même texte, il serait salué comme une contribution majeure au débat. Le fait qu'il vienne du Vatican ajoute une dimension symbolique et un audience mondiale que ces institutions n'ont pas. C'est un atout.
Le fait qu'il vienne du Vatican ajoute aussi des contradictions que le texte ne résout pas. L'Église qui défend la dignité humaine refuse l'ordination des femmes. L'Église qui appelle à la transparence ne mentionne pas les abus sexuels. L'Église qui plaide pour la subsidiarité fonctionne comme la monarchie absolue la plus centralisée d'Occident. L'Église qui défend la vérité dialogue révélée et non négociable. Chacune de ces contradictions, prise isolément, est un point de friction. Prises ensemble, elles dessinent un portrait d'une institution qui produit une analyse brillante du pouvoir technologique sans appliquer les mêmes outils critiques à son propre pouvoir institutionnel.
L'anticléricalisme paresseux consiste à s'arrêter là : "L'Église est hypocrite, ergo l'encyclique ne vaut rien." C'est un sophisme ad hominem — on critique l'auteur pour esquiver le texte. L'hagiographie clérial est le miroir inverse : "L'encyclique est brillante, ergo l'Église est exempte de critique." Les deux sont des impasses. Le travail réel — le travail que Léon XIV lui-même demande au lecteur de faire — est de tenir les deux vérités simultanément sans les confondre. La vérité du contenu : l'encyclique dit des choses justes et importantes sur l'IA, des choses que peu d'institutions osent dire avec cette ampleur. La vérité du contenant : l'institution qui porte ce texte n'applique pas à elle-même les principes qu'elle prêche au reste du monde.
Ce n'est pas un paradoxe. C'est un pattern humain universel — et peut-être la seule chose que l'encyclique aurait dû mentionner explicitement : chaque institution, chaque individu, chaque système est capable de produire une analyse lucide des dysfonctionnements des autres tout en restant aveugle à ses propres dysfonctionnements. C'est peut-être le biais le plus résistant de l'intelligence humaine — pas le biais algorithmique dont parle l'encyclique, mais le biais institutionnel, celui qui fait qu'une encyclique sur la transparence peut être publiée par une institution dont les archives restent partiellement secrètes. Le data labeling exploite des travailleurs invisibles. La hiérarchie ecclésiastique a protégé des prédateurs invisibles. La ressemblance structurelle est troublante, et nier cette ressemblance serait aussi malhonnête que de s'en servir pour invalider l'encyclique.
Le test ultime d'un texte est peut-être celui-ci : que reste-t-il si on en retire le sceau de l'institution qui l'a publié ? Si on efface "encyclique", "pape", "Vatican", et qu'on laisse seulement les arguments, que valent-ils ? Sur les oligopoles, les armes autonomes, le colonialisme des données, le coût environnemental, le droit à la vie des travailleurs du numérique — ils valent beaucoup. Ils sont solides, documentés, politiquement nécessaires. Sur la cohérence institutionnelle, sur l'application des principes à l'institution elle-même, sur le silence sur les abus sexuels, sur la tension entre vérité révélée et vérité dialoguée — ils valent aussi, mais dans l'autre sens. Ils valent comme critique.
Magnifica Humanitas est une encyclique qui mérite d'être lue, débattue et critiquée. Pas canonisée, pas jetée aux orties. Lue avec les deux yeux ouverts — celui qui voit ce qu'elle dit de juste, et celui qui voit ce qu'elle ne dit pas. La Tour de Babel a des vitraux. Les vitraux sont beaux. La tour penche. Les deux choses sont vraies en même temps. Et c'est précisément cette simultanéité qui rend le texte intéressant — non pas malgré ses contradictions, mais à travers elles.
Sources : Vatican News, National Catholic Reporter (NCR), Le Grand Continent, The Observer, La Croix, Wikipedia.